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L’effroi du wokisme

Publié le , par Vincent Noce

Le Royaume-Uni a perdu une reine et gagné un nouveau gouvernement, au règne plus éphémère. Michelle Donelan, 38 ans, qui hérite de la Culture, des Médias et du Sport, en est le sixième titulaire en l’espace de sept ans. Les acteurs du monde culturel ont poussé un soupir de soulagement en apprenant le départ de Nadine Dorries,...

© Wikimedia Commons L’effroi du wokisme
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Le Royaume-Uni a perdu une reine et gagné un nouveau gouvernement, au règne plus éphémère. Michelle Donelan, 38 ans, qui hérite de la Culture, des Médias et du Sport, en est le sixième titulaire en l’espace de sept ans. Les acteurs du monde culturel ont poussé un soupir de soulagement en apprenant le départ de Nadine Dorries, dont l’ignorance était difficilement masquée par les sorties tonitruantes qui lui valurent le surnom de « ministre de guerres culturelles ». Ce sentiment risque d’être de courte durée… Récompensée pour avoir lâché Boris Johnson au dernier jour de son naufrage, Michelle Donelan n’a pas manqué à l’opportunisme, qui est la marque périlleuse du nouveau gouvernement. Liz Truss en a fait la démonstration dans sa campagne en érigeant la lutte contre le « wokisme » au rang de défi d’une époque qui n’en manque pas. Les excès d’un gauchisme puéril en font un épouvantail idéal pour justifier l’ultraconservatisme à travers un Occident désemparé. À l’instar des Vidal et Blanquer, Michelle Donelan a passé une partie de son temps au ministère de l’Enseignement supérieur à traquer son emprise supposée sur les enseignants et les étudiants, tout en trouvant normale la tenue au sein d’enceintes universitaires de propos niant la réalité de l’Holocauste. En juin, elle a mis en garde les universités contre une charte de l’égalité raciale, promue par une association d’experts : « Au mieux, de telles initiatives constituent une distraction ; au pire, la prétendue “décolonisation” est une démarche dangereuse, qui mine le savoir académique, fracture notre société et menace le prestige de notre éducation dans le monde. » La France n’est pas exempte de cette obsession du « wokisme ». Il se trouve même un professeur de la Sorbonne pour sonner le tocsin de la civilisation, dans la mesure où ces fanatiques pousseraient leur prosélytisme jusqu’à « endoctriner leurs enfants ».

Des lois aux États-Unis menacent les enseignants de perdre leur emploi, les rendant passibles de poursuites pénales s’ils se dérobent à la censure

En leur faisant manger des légumes bio, en leur demandant d’éteindre la lumière derrière eux et en les incitant à conduire moins vite la voiture et à lui préférer le vélo ? On se demande quelles foudres ce professeur réserve aux parents qui inscrivent leurs bambins au catéchisme. Aux États-Unis, où le pire est toujours sûr, l’effroi alimenté contre les adeptes du « woke » sert de paravent à une offensive contre les libertés. Au Missouri, une proposition de loi rendrait les bibliothécaires passibles d’amendes, et même de prison, si la bibliothèque contient des références à la sexualité. En Oklahoma, un enseignant est menacé d’exclusion pour avoir guidé ses étudiants vers le catalogue de « l’enfer » de la bibliothèque de Brooklyn. Un cours de l’université du Nebraska et un journal étudiant ont été fermés après avoir évoqué les droits des gays. Dans les huit premiers mois de l’année, l’association PEN a recensé 136 propositions de loi attentant à la liberté d’expression dans 36 États, jusque dans les crèches, contre 54 dans 22 États pour tout 2021. Les sept lois qui sont passées, note le New York Times dans un éditorial sonnant l’alarme, « sont parmi les plus punitives jamais édictées », menaçant les institutions de perdre leurs subventions, et les enseignants leur emploi, les rendant passibles de poursuites pénales s’ils se dérobent à la censure. Après les éditions et bibliothèques universitaires, les librairies sont prises pour cibles. Selon leur association, 700 magasins ou services online ont été sommés de retirer 1 600 livres par de violentes campagnes d’intimidation. En regard, la nocivité des afféteries du mouvement « woke » paraît bien relative. Mais un des effets délétères de ce double mouvement est de contraindre à l’autocensure les penseurs, les créateurs et les formateurs, pris dans cet étau ancré dans le puritanisme. Les Allemands ont une expression pour cela : vivre « avec des ciseaux dans la tête ».

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