L’écosystème Marlène Mocquet

Le 21 avril 2017, par Céline Piettre

Sous son pinceau, l’art fait son retour à l’état de nature, doux comme un agneau ou féroce carnassier, toujours libre. Portrait à l’occasion d’une exposition au musée de la Chasse, à Paris.

La Constellation du scorpion, 2012, porcelaine émaillée de Sèvres.
© Yann Bohac Collection de l’artiste

Mais qui est donc Marlène Mocquet, cette jeune artiste française propulsée sur le devant de la scène à la fin des années 2000, alors qu’elle sortait tout juste de l’École des beaux-arts ? Elle avait reçu les éloges d’une des grandes critiques d’art  et des plus retorses  du New York Times, Roberta Smith, qui l’avait comparée, en quelques lignes virtuoses, à une ribambelle de maîtres, de Tanguy à Steinberg. Marlène présentait à l’époque un solo show chez le galeriste Alain Gutharc, à New York, où l’on découvrait pour la première fois cet univers pictural «sale et précieux». Puis tout s’enchaîne. Le directeur du musée d’art contemporain de Lyon, Thierry Raspail, lui offre une rétrospective. La presse hexagonale la décrit comme un «phénomène». François Pinault lui achète une œuvre. La voilà étiquetée peintre à succès, à 30 ans à peine. Cadeau empoisonné ? Feu de paille ? Depuis, Marlène a changé de galeriste  elle est désormais représentée par Laurent Godin  et continue de parcourir les foires : Art Miami, Art Cologne, l’Armory Show à New York… rien que pour 2016, la liste est longue. Et il paraît que ses œuvres s’y vendent comme des petits pains. Un brin moins chouchoutée par les institutions que par le marché, à l’exception de la manufacture de Sèvres qui lui propose deux résidences consécutives, elle revient ce printemps au musée de la Chasse et de la Nature à Paris pour «une composition sur mesure», précise-t-elle. Comme à l’accoutumée, ses créatures aux yeux exorbités s’entre-dévorent joyeusement, entre appeaux, arquebuses et études d’animaux. Un exercice d’infiltration et de parasitage, que Marlène Mocquet maîtrise à la perfection. Si bien que beaucoup de ses anciennes pièces, peintures, dessins et céramiques, se redécouvrent ici sous un nouveau visage.
Biotope
Inutile de gloser sur ses boucles blondes et sa voix sucrée, quand les œuvres de l’artiste nous offrent une variété infinie d’autoportraits. Marlène est autant l’oiseau effrayé que l’arbre qui le protège, se prélassant sur une fraise délicatement émaillée, accueillant dans ses cheveux une flore et une faune miniatures… Et ce fruit assailli par des bouches affamées, c’est encore elle ! Des ressources biographiques à profusion, que viennent enrichir les titres, parfois superflus quand ils s’ajoutent à une œuvre déjà très riche d’un point de vue narratif, mais toujours révélateurs de l’humeur et de l’intention poétique de l’artiste. Son CV, lui, se résume à quelques informations glanées çà et là.

 

Marlène Mocquet dans son atelier.
Marlène Mocquet dans son atelier. © Yann Bohac

Héros iconoclastes
Naissance à Maisons-Alfort, en région parisienne. Une hospitalisation à l’âge de 15 ans pour anorexie, d’où naît sa pratique intensive du dessin, «moins intimidant  aujourd’hui encore   que la peinture». Des études d’art, qui accompagnent sa tendance naturelle à l’expérimentation des matériaux : ciment, poussière, peinture industrielle, terre, vert-de-gris  un pigment qui remonte à l’Antiquité ! , émail doré… Des «techniques mixtes», comme le rabâchent consciencieusement les cartels. Depuis peu, l’aluminium est son
nouveau terrain de jeu. Utilisé comme support, il apporte de la lumière et fonctionne comme un miroir. Rien d’étonnant à ce que ses héros se nomment Jean Fautrier, Paul Rebeyrolle ou Robert Malaval, des artistes iconoclastes prêts à toutes les audaces pour libérer la toile. Pour Marlène Mocquet, la matière première doit être comprise au sens littéral. C’est elle qui fait œuvre et récit ; les corps et les visages naissent au hasard d’une tache ou d’une éclaboussure. Cette tendance à l’informe côtoie dans le même espace pictural  et là réside l’exploit  une précision de chirurgien dans le traitement de certains motifs. Deux registres du visible qui s’affrontent et se dépassent sans cesse.

Jardin des délices
On la compare souvent à Jérôme Bosch, un honneur qui lui donne parfois «le sentiment d’être dépossédée». Peu importe si la référence est oui ou non justifiée. Marlène Mocquet n’ambitionne pas de rivaliser avec son illustre prédécesseur. Ni enfer ni paradis ne sont promis à ses créatures, empêtrées dans des situations sans queue ni tête. Un univers absurde, avec ses tragédies propres  un oiseau dodu piétine, indifférent, l’un de ses congénères , son sens du burlesque, ses naïvetés et ses désillusions. Que font ces personnages, à se grimper ainsi les uns sur les autres, si ce n’est tenter de fuir le décor du vase qui les retient prisonniers ? De délicats fruits rouges, véritables objets de convoitise, piègent le regard. «Poisons ou offrandes, ils orientent le sens de lecture, comme une grande traînée de peinture». Le monde de Marlène, qui peut tenir tout entier dans quelques centimètres carrés de porcelaine, se montre aussi appétissant que rebutant. Ici, rien ne sépare la pomme de l’estomac qui la digère. La Belle et la Bête sont une seule et même personne. Yeux  grands ouverts, comme les bouches , cœur, membres, viscères. La nature forme un grand corps hybride, où les règnes  minéral, végétal et animal  se confondent, tout comme les techniques qui empiètent bien souvent les unes sur les autres, la porcelaine se mélangeant, par exemple, au crayon des dessins. Et c’est justement cette porosité qui confère au travail de Marlène Mocquet son ADN contemporain, sachant qu’il emprunte par ailleurs à une certaine tradition sculpturale et picturale.

 

La Vie couvée, 2015-2016, grès et porcelaine émaillés de Sèvres, 42 x 78 x 103 cm.
La Vie couvée, 2015-2016, grès et porcelaine émaillés de Sèvres, 42 x 78 x 103 cm. © Yann Bohac Collection privée

Décroissance
Nous accueille, dans un des étroits cabinets du musée de la Chasse et de la Nature, un priant ensanglanté par un jus de fruits trop mûrs. Une scène de massacre sans cadavre ni assassin. Plus loin, des chiens montrent les crocs, offrant un contrepoint aux bons vieux toutous croqués sagement par le peintre animalier François Desportes. Dans un dialogue incessant avec les collections permanentes, l’artiste réensauvage l’espace domestiqué du musée, et travaille notre relation à la nature autant qu’à nos semblables. «Je souhaitais mettre au jour cette cruauté dans les rapports humains» commente-t-elle. Homo homini lupus est. Au détour d’un couloir, un vol de ptérodactyles ravive une bestialité oubliée, en même temps qu’il rend hommage aux espèces disparues. Au centre de la salle des trophées trône une déesse-arbre en céramique, tout occupée à retenir des pommes à l’intérieur de son ventre, devant une foule d’animaux empaillés. Invitation à la décroissance ? Marlène Mocquet intègre dans son processus de travail une dimension écologique. Quand elle est à court de munitions, elle va puiser dans un grand bac en métal stocké dans un coin de l’atelier. Une sorte de «soupe primitive» constituée d’une émulsion d’eau et de corps gras, lesquels finissent par remonter à la surface, comme un inconscient refoulé, pour former une nappe. Cette peau de peinture vient ensuite nourrir la toile. «Un écosystème s’est progressivement mis en place», explique-t-elle. Rien ne se perd, tout se transforme. Il en est de même pour la sculpture intitulée la Vie couvée, l’une des pièces maîtresses du parcours, créée par l’artiste lors de sa résidence à la manufacture de Sèvres. «Je voulais réaliser une peinture émaillée sur une grande plaque en porcelaine, raconte-t-elle, mais la plaque s’est fendue pendant la cuisson. Et comme je n’ai pas l’habitude de jeter les choses, j’ai décidé d’en faire un livre.» Un livre entre les pages duquel s’ébat un bestiaire furieux. Qui de la nature ou de la culture gagnera la partie ? L’instinct reprend ses droits dans un désordre euphorique, profitant des fissures de la matière pour s’émanciper. Un happy end, comme Marlène Mocquet les affectionne tant.

Marlène Mocquet
EN 5 DATES
1979
Naissance à Maisons-Alfort.
2006
Diplôme national supérieur d’art plastique, de l’École normale supérieure des beaux-arts (ENSBA), Paris.
2009
Exposition «Jeux de dames - Marlène Mocquet - Jeanne Susplugas», château de Jau, musée d’art contemporain, Lyon.
211/2015
Résidences à la manufacture de Sèvres, Cité de la céramique.
2016
Exposition «Ceramix» à la Maison rouge, Paris.
À VOIR
«Marlène Mocquet. En plein cœur», musée de la Chasse et de la Nature,
62, rue des Archives, Paris III
e, tél. : 01 53 01 92 40.
Jusqu’au 4 juin 2017.
www.chassenature.org
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