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L’autre Molenbeek

Publié le , par Harry Kampianne

Derrière la terrible couverture médiatique qu’a connue la commune depuis les attentats de Paris et de Bruxelles s’offre un autre visage : celui d’une scène culturelle riche et variée, dont le seul but est le « vivre ensemble ».

La façade du MIMA à Molenbeek, le long du canal. L’autre Molenbeek
La façade du MIMA à Molenbeek, le long du canal.
© MIMA


Pas facile de créer du lien dans une commune multiculturelle marquée par différentes vagues migratoires depuis les années 1800, une époque où on la surnommait le «petit Manchester» en raison de son industrie florissante. Pas facile, non plus, de se défaire de cette stigmatisation au fer rouge : Molenbeek-Saint-Jean, dit plus simplement «Molenbeek», l’une des dix-neuf communes de l’agglomération bruxelloise, à forte concentration musulmane principalement marocaine , devenu l’un des «terreaux du djihadisme». Entre résignation et volonté affichée de gommer cette sombre réputation, seuls le temps et les initiatives comptent. La plupart d’entre elles sont souvent d’ordre culturel et artistique. Raphaël Cruyt, cofondateur en avril 2016 du Millennium Iconoclast Museum of Art (MIMA), installé dans les anciens locaux des brasseries Belle-Vue longeant le canal, rappelle que «cette image de poudrière véhiculée par les médias internationaux occulte en grande partie la diversité de cette commune, véritable mosaïque de langues et de dialectes, dans laquelle toutes les possibilités sont là pour créer du lien social. C’est le rôle premier de ce musée que celui-ci ne soit pas vécu comme interdit aux habitants de ce quartier. » Pour beaucoup de Bruxellois des communes limitrophes, enjamber le canal pour se rendre à Molenbeek n’est pas plus difficile que de passer d’un quartier à un autre. Selon Dirk Snauwaert, directeur-fondateur du Wiels centre d’art contemporain situé dans la commune de Forest (voir Gazette n31 de 2017, page 182 Dirk Snauwaert, un directeur militant) , «il s’agit d’une frontière psychologique montée en flèche par la presse. Ces attentats qui ont entaché l’image de Molenbeek ne sont le fruit que de groupuscules, composés de jeunes délinquants manipulés. La plupart des gens vivant dans cette commune n’aspirent qu’à la tranquillité et à une paix citoyenne.» Xavier Noiret-Thomé, peintre français installé à Bruxelles depuis une bonne douzaine d’années, ne souhaite plus s’exprimer sur ce lieu où il travaille : «Je pense qu’il n’est pas nécessaire de stigmatiser autant un quartier populaire qui n’est pas plus représentatif de la radicalisation que beaucoup d’autres en Europe. »
 

Exposition de Maya Hayuk au MIMA, avril 2016.
Exposition de Maya Hayuk au MIMA, avril 2016.© MIMA


Pépinière d’artistes, ateliers bon marché 
À l’une des extrémités de la Place communale, où se dresse la Flamme de l’espoir une sculpture réalisée par l’artiste plasticien Moustapha Zoufri, en hommage aux victimes des attentats de Paris et Bruxelles , a été inauguré en mars 2017 le Brass’Art Digitaal Café, conçu par le comédien Mohamed Ouachen, en partie grâce au soutien de l’échevin du logement et des propriétés communales Karim Majoros. Portant bien son nom, ce lieu rassemble, mixe, fusionne des personnalités diverses et bénévoles comme Élisabeth, psychologue de métier, pour qui «la Place communale, c’est un peu le miroir de Molenbeek», ou une femme chauffeur de taxi qui, pendant ses temps libres, assure le service au bar. D’autres donnent un coup de main en s’occupant de l’économat, de l’intendance ou de la programmation des prochaines festivités artistiques : expositions, concerts, lectures de poésie… «On ouvrait au moment de la commémoration des attentats, souligne Mohamed Mesbahi, musicien et habitué des lieux. C’était une manière pour les citoyens de reprendre cette place, d’oser se rencontrer au-delà des diversités. C’est l’engagement et les stimulations communes qui comptent : comment faire rencontrer les acteurs sociaux et les habitants, leur donner envie d’aller dans cet endroit au-delà des événements y étant organisés.» À quelques encablures du Brass’Art vivent de nombreux plasticiens. Nichés au cœur du quartier, leurs ateliers se fondent dans les rues étroites, au gré des échoppes et des bars aux accents marocains. Quelques-uns, comme Xavier Noiret-Thomé, le Belge Emilio López-Menchero, le Français Lionel Estève, l’Italienne Anna Rispoli et son compagnon le Suisse Christophe Meierhans, se sont installés rue Ransfort. Quartier plutôt paisible où il n’est pas rare d’apercevoir des femmes, voilées et non voilées, discuter entre elles et fréquenter les mêmes magasins. Tous s’accordent à dire que, outre le multiculturalisme, beaucoup sont venus chercher des loyers bon marché. «Rien de comparable avec Londres ou Paris. Pour un vingt mètres carrés là-bas, vous pouvez obtenir ici un cent mètres carrés voire plus au même prix», précise Anna Rispoli. «C’est sans aucun doute la commune la moins chère de Bruxelles», renchérit Christophe Meierhans. En effet, il est fréquent de trouver des appartements ou des maisons à moins de 1 000 € le mètre carré. Un prix attractif permettant un afflux d’artistes, et une offre où la concurrence est moins rude que dans les autres capitales.

 

La Flamme de l’espoir, sculpture de Moustapha Zoufri (né en 1959) érigée sur la Place communale en hommage aux victimes des attentats de Paris et de B
La Flamme de l’espoir, sculpture de Moustapha Zoufri (né en 1959) érigée sur la Place communale en hommage aux victimes des attentats de Paris et de Bruxelles. © Photo Harry Kampianne


Mixité peu évidente, mais réelle qualité de vie
Tous ces plasticiens ont beau travailler voire habiter dans le quartier, rares sont ceux qui s’y investissent vraiment. Les échanges entre les artistes et la vie locale sont furtifs, se résumant très souvent à un «bonjour bonsoir». Ils sont quelques-uns toutefois à tenter une réelle approche avec les habitants. Pour Anna Rispoli, vivre à Molenbeek est un choix réfléchi. «Lorsque je me suis installée, fin 2011, avec mon compagnon, nous avons décidé d’organiser une fête de voisinage en bas de chez nous. Nous avons pu constater que la mixité entre les hommes et les femmes était loin d’être évidente.» Raphaël Cruyt préfère parler de «mixité sociale encore balbutiante», souhaitant que son musée puisse tisser un jour des liens durables entre les artistes et le voisinage. Raison pour laquelle, au-delà du spectre de l’art contemporain, il élargit sa programmation sur des expressions urbaines telles que le street art, le hip-hop ou même des ateliers d’animation DJ. Façon d’attirer un public plus jeune, réceptif à de nouvelles pratiques artistiques. L’insaisissable Dirk Deblieck, directeur de la Maison des cultures et de la cohésion sociale de la municipalité programmateur d’ateliers artistiques et d’expositions , a dû s’escrimer pour convaincre des pointures de la scène locale d’exposer dans ses murs : «Il a fallu y aller en douceur.» Efforts récompensés lorsque Molenbeek a reçu, en 2014, le titre de Métropole culturelle. Des lauriers qui lui ont permis récemment d’inviter Plantu, Philippe Geluck et quelques autres dessinateurs du collectif Cartooning for Peace, dans une exposition intitulée «Traits d’union», au château du Karreveld. Le street artiste Denis Meyer s’est quant à lui investi auprès des jeunes, notamment dans des ateliers à la Maison des cultures, où l’une de ses fresques est pérenne. «Ce sont souvent des gamins en décrochage scolaire, possédant un réel potentiel créatif une fois que vous parvenez à entrer en contact avec eux.» L’acteur et directeur de compagnie Ben Hamidou dirige pour sa part, en ce même lieu, un atelier théâtre. «Le gros problème de cette commune, dit-il, c’est le communautarisme. Mais il suffit d’intéresser ces jeunes à raconter leurs histoires à travers un spectacle, et vous avez des merveilles.» Quoi que l’on en dise, Molenbeek fait partie de Bruxelles et de sa douceur de vivre, ville-cocon beaucoup moins stressée que de nombreuses autres capitales européennes. 

 

Roman Opalka, Sébastien Reuzé et Christophe Terlinden, exposés au LAb[au].
Roman Opalka, Sébastien Reuzé et Christophe Terlinden, exposés au LAb[au].© société


Des initiatives, des collectionneurs mais peu d’aides publiques
On ne compte plus les grandes galeries françaises et étrangères qui viennent planter des antennes à Bruxelles Gladstone, Almine Rech, Daniel Templon, Nathalie Obadia… pour cause de fiscalité relativement aimable. Ce qui est paradoxal avec la maigreur des subventions allouées à la communauté. Afin de combler la rigueur budgétaire des institutions locales, plutôt rares, de nombreuses initiatives individuelles ont pris corps. Dans la rue Vanderstichelen, un lieu hybride mêle laboratoire, atelier, lieu d’exposition et habitation. Son nom ? Le LAb[au], animé par les artistes Els Vermang, Manuel Abendroth et Jérôme Decock. «C’est une œuvre à trois, souligne Els Vermang. Nous travaillons toujours ensemble et, surtout, sur deux thématiques bien précises : l’esthétique propre à l’art d’aujourd’hui et la sémantique.» Autant dire qu’il n’y a rien de social là-dedans ! «Effectivement, nous ne calquons pas notre travail sur la vie du quartier. Nous organisons des expositions en tant que “curateurs”, que nous signons “Société”, et présentons aussi nos œuvres dans d’autres lieux. Nous travaillons d’ailleurs actuellement sur un projet pour la gare de Toronto. » Quelques numéros plus haut dans la rue Vanderstichelen, Hélène Vandenbergh nous reçoit dans l’atelier de son père, le peintre Philippe Vandenberg (1952-2009), aujourd’hui transformé en fondation. «Mes deux frères et moi-même nous occupons à faire revivre son œuvre sur la scène artistique internationale actuelle. Nous employons quatre personnes et avons un budget annuel de 100 000 €, provenant principalement des ventes, expos, livres, tableaux, et de nos propres deniers. Notre chance est d’avoir à nos côtés la galerie Hauser & Wirth comme partenaire influent.» Les institutions locales ont beau être désargentées, l’affluence de collectionneurs privés à Bruxelles reste impressionnante. La plupart sont des passionnés audacieux achetant de parfaits inconnus, et les artistes résidant à Molenbeek en sont parfaitement conscients. Le bouche-à-oreille fonctionne à merveille. C’est un peu ça aussi, «l’autre Molenbeek». 

À VOIR
Millennium Iconoclast Museum of Art (MIMA), tél. : +32 472 61 03 51, www.mimamuseum.eu
Maison des cultures et de la cohésion sociale, tél. : +32 2 415 86 03, www.lamaison1080hethuis.be
Brass’art Digitaal Café, tél. : +32 486 03 79 56, www.brassartdigitaalcafe.be
Centre culturel, château du Karreveld, tél. : +32 2 563 00 72/71, www.bruxellons.be
Toestand, centre des cultures urbaines, tél. : +32 2 256 65 16, http://toestand.be LAb[au], tél. : +32 (0)2 219 65 55, www.lab-au.com 

 
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