L’atelier Midavaine

Le 28 avril 2017, par Anne Doridou-Heim

De la banquise aux jungles exotiques, en passant par les motifs empruntés aux chinoiseries, ce nom se décline sur trois générations au service d’une technique unique et constamment revisitée : la laque.

Panthère pour la boutique Cartier de Chengdu en Chine, laque cellulosique, décor à l’or en feuille et en poudre.
© atelier midavaine

Travelling arrière. En août 1914, alors que tout semblait si facile, Louis Midavaine (1888-1978), comme tant d’autres, était parti «la fleur au fusil», certain de retrouver rapidement sa jolie fiancée Marie-Louise et la boutique de couleurs de ses parents, dont il devait prendre la suite. L’histoire allait lui enseigner d’autres chemins. Grièvement blessé et fait prisonnier, il est hospitalisé en Allemagne puis forcé de travailler dans les ateliers d’armement, où il apprend les secrets de la laque auprès d’Asiatiques les Allemands laquaient les hélices de leurs avions pour les protéger. Nous sommes ensuite en 1919, il y a presque cent ans. Louis Midavaine, tout juste rentré de la Grande Guerre et déclaré grand invalide, ouvre un premier atelier de laque à Paris, rue Pergolèse. Il embauche trois «gueules cassées» et décore des objets vendus au profit de la Croix-Rouge, dont la directrice, la duchesse de La Rochefoucauld, le soutient dans son installation. En 1930, l’atelier déménage et s’installe rue des Acacias. Il s’y trouve toujours, témoignage de la perpétuation d’un savoir-faire par une même famille pendant près d’un siècle. Artiste lui-même, ayant fréquenté l’école des beaux-arts de Roubaix, Louis Midavaine a créé beaucoup d’œuvres personnelles pour la riche clientèle des années 1930, éprise de luxe. Les paravents aux ours polaires sont emblématiques de sa production : douze exemplaires sont en effet répertoriés, avec des compositions et des nombres de feuilles différents, dont l’un dans les collections du musée d’Art moderne de la Ville de Paris.
 

Louis Midavaine (1888-1978) devant l’une de ses décorations, photographie d’époque. Document Atelier Midavaine
Louis Midavaine (1888-1978) devant l’une de ses décorations, photographie d’époque.
Document Atelier Midavaine

Un bestiaire original
L’engouement pour la région arctique est alors à son comble. C’est à cette époque que l’explorateur français Jean-Baptiste Charcot embarque Paul-Émile Victor sur le Pourquoi-Pas ? et que le Danemark présente des ours blancs naturalisés à l’Exposition coloniale. Dans l’univers des laqueurs, notre créateur sera le seul à s’intéresser à ces mammifères imposants, pas forcément sympathiques mais follement esthétiques, surtout magnifiés par la laque blanche et les rehauts de feuilles d’argent. Le thème assure définitivement le succès de son atelier, qui reçoit des commandes de décorations pour les cabines de première classe du plus mythique des paquebots, le Normandie, puis pour celles du Pasteur ainsi que pour la résidence de l’empereur d’Annam Bao Dai, sur la Côte d’Azur. Aujourd’hui encore, le thème polaire est décliné, et un collectionneur américain vient récemment de commander un paravent s’en inspirant pour la chambre de son jeune fils. Il fallait juste que les ours aient l’air plus gentils que leurs ancêtres de l’époque art déco… D’autres animaux à poils, à écailles et à plumes rejoignent le bestiaire et enrichissent la palette du laqueur. Tigres, panthères, poissons et oiseaux exotiques, daims et faisans s’épanouissent sur des panneaux, des buffets et des paravents. Louis Midavaine accumule une nombreuse documentation, s’intéressant notamment à l’anatomie pour la restituer au plus juste. Avec les croquis, les dessins mis au carreau et les aquarelles abouties, tous de la main du maître artisan, elle constitue un fonds inégalable dans lequel Anne Midavaine, de la troisième génération, puise à loisir.

 

Atelier Midavaine et boiserie Féau & Cie, panneau de style Régence en laque du Japon et bois doré, présenté au salon Révélations 2015. © Féau & Cie et
Atelier Midavaine et boiserie Féau & Cie, panneau de style Régence en laque du Japon et bois doré, présenté au salon Révélations 2015.
© Féau & Cie et atelier Midavaine

Dans la famille, le fils, puis la petite-fille
Le fils du fondateur, Jacques (1930-1994), rejoint la société familiale à 14 ans, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et y fait ses classes d’apprenti. Il en prendra la direction en 1969, à la grande époque du meuble télé. Anne Midavaine se souvient que «l’atelier en fabriquait un par semaine !». Avec intelligence, il s’ouvre au marché américain en démarchant des grossistes. Tables basses, cabinets, panneaux décoratifs… traversent l’océan par dizaines. Autres temps, autres mœurs : le luxe des années 1930 fait place à l’émergence d’une classe moyenne aux goûts moins sophistiqués. La rue des Acacias vit ses propres Trente Glorieuses : onze ouvriers travaillent sans relâche, et Jacques Midavaine a peu de temps pour son œuvre personnelle. Elle existe pourtant, méconnue et marquée par la peinture de Georges Mathieu, mais il la réserve à sa famille et à ses proches. Il décède en 1994, en pleine période de crise. Le lendemain, sa fille Anne, chirurgien-dentiste, rejoint à son tour l’entreprise. «On a l’atelier en nous», explique-t-elle. Elle s’attelle à reprendre les affaires et à relancer l’activité. Christian Gallion, un décorateur, lui ouvre les portes de Chanel, qui installe une boutique de joaillerie place Vendôme. Et un bonheur n’arrivant jamais seul, un grossiste américain lui commande quatre-vingts tables basses. «La machine est repartie, il a fallu rebâtir l’équipe avec une femme à sa tête». La nouvelle directrice fait le choix de la jeunesse formée par les écoles Boulle et Olivier-de-Serres, parce qu’elle veut s’appuyer sur des mains d’artistes : vingt ans plus tard, Garance, Sophie, Christophe, Jean-Claude, Jean-Noël et Sylvain sont toujours là. En 2013, labellisée entreprise du patrimoine vivant depuis sept ans déjà, la maison participe à la première édition du salon Révélations. Pari judicieux : elle y rencontre l’équipe de Cartier. Après un temps nécessaire de concrétisation, des projets de panneaux à décor de panthères prennent vie dans les boutiques du monde entier. Le fauve est vite dompté par les mains expertes de l’atelier, et à Chengdu, Tokyo, Sidney et Singapour, il est déjà en place ; celui de Dubaï est en cours de fabrication. Actuellement, joaillier et laqueur réfléchissent ensemble à un nouveau thème à partir de boîtes en or des années 1930. Le crocodile va ainsi se joindre à la faune des Midavaine. Imaginé par la plus proche collaboratrice de Louis Cartier, Jeanne Toussaint, il s’apprête à habiller un paravent en coromandel.

 

Louis Midavaine, panneaux en laque à décor de paons, présentés sur le stand de Révélations 2017 avec Féau & Cie © Féau & Cie et atelier Midavaine
Louis Midavaine, panneaux en laque à décor de paons, présentés sur le stand de Révélations 2017 avec Féau & Cie
© Féau & Cie et atelier Midavaine

Le sens de l’équipe
Indispensables à l’activité de l’atelier, les décorateurs sont sa «vraie clientèle», admet Anne Midavaine. Elle collabore ainsi régulièrement avec les cabinets Alberto Pinto, Pierre-Yves Rochon et Juan Pablo Molyneux. Ils lui ont ouvert les portes de grands appartements, en France et dans le monde, pour une pièce seule ou tout un ensemble. L’international est évidemment aujourd’hui un passage obligé pour toute entreprise qui veut continuer à produire. Il y a quinze ans, 80 % de son chiffre d’affaires était réalisé aux États-Unis. Aujourd’hui, le marché s’est déplacé en Russie, au Moyen-Orient et en Asie. «Force est de constater que ce XXIe  siècle signe un retour vers l’objet exceptionnel pour une clientèle toujours plus riche et exigeante». La laque est venue de Chine et du Japon, mais en France, depuis le XVIIIe siècle, sa technique n’a cessé de se perfectionner et d’évoluer, grâce notamment aux changements du matériau. Et aujourd’hui, les Asiatiques font appel aux Occidentaux. Retour à l’envoyeur !

 

"On constate que le xxIe siècle signe un retour vers l’objet exceptionnel
Panneau «Panthère», en cours de fabrication dans l’atelier pour la boutique Cartier de Dubaï. © Atelier Midavaine
Panneau «Panthère», en cours de fabrication dans l’atelier pour la boutique Cartier de Dubaï.
© Atelier Midavaine

La création au cœur
La résine végétale a été remplacée par les laques cellulosique  la spécificité de Midavaine , polyuréthane et hydrosoluble. Quant à la restauration, elle n’occupe qu’une petite part de l’activité de l’atelier : «Nous restaurons uniquement pour des clients et pour des œuvres de grand-père. Le cœur de l’activité, c’est la création». Et la motivation, aussi, pour «trouver les nouvelles tendances, celles qui vont résonner chez nos clients». Révélations offre cette perspective. Le stand y est partagé avec la maison Féau & Cie, spécialisée dans les boiseries et décors, «afin de pouvoir disposer d’un espace plus important» mais surtout, pour avoir œuvré ensemble à un grand panneau combinant une boiserie en bois de palmier et un décor en laque à fond d’or. Une parfaite osmose et la naissance d’une très belle pièce d’artisanat d’art, inspirée d’un meuble conçu par Eugène Printz et Jean Dunand. Découverte imminente…
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