L’artisan d’art est-il un artiste ?

Le 29 octobre 2019, par Stéphanie Pioda

L’exposition célébrant les vingt ans du prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main, au palais de Tokyo à Paris, est l’occasion de poser la question de la frontière de plus en plus ténue entre les différents champs de la création.

L’IFRAM, lauréat 2019 du prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main - Parcours, pour les savoir-faire inestimables des métiers de la forge et du métal.
© Sophie Zénon

Face au chef-d’œuvre d’un artisan d’art ou à une sculpture d’un artiste contemporain, on est bien souvent touché par un même sentiment qui relève de l’émotion artistique : les frontières sont devenues poreuses et on se trouve incapable de poser une étiquette clivante, qui ferait basculer du côté des objets ou des œuvres d’art. La récompense «Talents d’exception 2019» du prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main, remis début octobre, en est une illustration parfaite : avec The Beginning : Dark Matter, le souffleur de verre Jeremy Maxwell Wintrebert a voulu bouleverser les codes et bousculer une technique plusieurs fois millénaire. Non pas que les artisans d’art soient plus « artistes » aujourd’hui, mais une conjonction de facteurs les met particulièrement en lumière. Le regard a changé tout d’abord, et plus précisément « le regard social », comme l’exprime Olivier Brault, directeur général de la fondation Bettencourt Schueller. « Les métiers d’art viennent du passé et représentent un dépôt merveilleux de notre histoire, de savoir-faire. Ils ont développé des merveilles qui ont eu tendance à être déclassées par toutes les vagues de modernisations successives et par les préjugés sur la dévalorisation des formes d’intelligences manuelles face à une survalorisation des intelligences plus conceptuelles. » On prend conscience que la création repose sur un socle commun et exposer ces métiers d’art au palais de Tokyo participe à la fois d’une valorisation et d’une affirmation que la différence entre les deux peut s’estomper. Une façon d’en finir avec la fameuse hiérarchisation et de donner raison à Balthus, que cite Olivier Brault : « Sur le mur de la chapelle où il repose à Rossinière, en Suisse, est écrit : ‘’Je déteste le mot d’artiste car dès qu’il est prononcé, le respect dû à l’artisan disparaît.’’ »
 

Gladys Liez, prix Talents d’exception 2009, Voluptueuse, vase boule en demi-rouge martelé.  
Gladys Liez, prix Talents d’exception 2009, Voluptueuse, vase boule en demi-rouge martelé.
© Stéphane Compoint


Abolir les catégories
Il n’est pas question de brouiller les pistes, mais de se libérer de l’obsession de catégorisations propre au XXe siècle, qui est l’une des conséquences de la Révolution industrielle et de la naissance de l’individu avec le romantisme. Comme si le monde de l’art s’était égaré à force de dresser des frontières et des réflexes pour classer la création avec une hiérarchisation entre grand art et arts appliqués. Président de l’établissement public du Musée national Picasso-Paris et commissaire de l’exposition, Laurent Le Bon remonte le cours du siècle précédent et rappelle « qu’au Bauhaus, Kandinsky et Klee dialoguaient avec les maîtres verriers ou que quelqu’un comme Sophie Taeuber-Arp était géniale aussi bien dans l’orfèvrerie, la bijouterie, le textile, le papier peint, la peinture ou la sculpture. Lorsqu’on lit ses écrits, on comprend bien qu’elle se moquait d’une quelconque hiérarchie et qu’elle était portée par un processus créatif permanent. Picasso, dans la deuxième partie de sa vie, voulait être en contact avec des orfèvres, des tapissiers, des imprimeurs et à chaque fois, il prenait plaisir au processus créatif et à réinventer les procédés ». Ce que l’on retrouve dans le monde des métiers d’art, qui repoussent sans cesse la matière dans ses retranchements, inventent des procédés comme Pietro Seminello (nommé maître d’art en 2006 au titre de plisseur) celui de « plieur », qui correspond à ses créations proches de l’origami et qui n’existe pas  ou collaborent avec le monde scientifique pour faire évoluer les applications et les composantes ; créateurs et producteurs se retrouvent ainsi projetés dans une dynamique contemporaine, bien loin des clichés. On retrouve cette curiosité chez certains artistes, qui ne se définissent plus par rapport à un médium et se disent « plasticiens », pour s’intéresser à la fois au tissu, à la céramique, au verre, à la marqueterie ou au vitrail. S’ils ne maîtrisent pas la technique, ils s’improvisent et expérimentent ou font appel à des artisans (comme Jean-Michel Othoniel). Arik Lévy introduit quant à lui une rupture entre art et design : « Si vous demandez à des artistes de réaliser une chaise, ils s’emparent du sujet et en produiront des délirantes ou minimalistes, fonctionnelles ou pas. Si vous vous adressez à des designers et que vous leur demandez de créer un tableau, les questions commenceront à fuser : quelle taille ? quel support ? quel matériau ? Le designer a besoin d’un brief, une problématique à résoudre, ce qui est une différence fondamentale. »

Claude Aïello et Mathieu Lehanneur, Japon (série L’âge du monde), 2009.
Claude Aïello et Mathieu Lehanneur, Japon (série L’âge du monde), 2009. © Alexandre Balhaiche Courtesy Perimeter Art & Design


De multiples collaborations
La mise en lumière des métiers d’art voit se multiplier des collaborations fécondes entre artistes, artisans d’art et designers ; des ponts se créent, la plupart du temps dans une bonne intelligence. Certains designers n’oublient pas de mentionner l’artisan dont le savoir-faire unique a permis la mise en œuvre d’un projet. Ainsi l’ébéniste Bernard Mauffret a-t-il résolu les problèmes techniques du Porte-manteau [After Thonet] de Mathieu Lehanneur (acquis par le musée des Arts décoratifs en 2009) ou de la luge Gentiane d’Alexandre Fougea, entre formes très libres et résistance absolue. Mais Aude Tahon, présidente des Ateliers d’art de France, regrette qu’il n’y ait pas systématiquement une double signature sur certaines pièces, car il s’agit bien souvent de collaborations et non de simples sous-traitances. Malhonnêteté intellectuelle ou conséquence du système qui promeut un artiste ou un designer comme une marque, et qui a besoin d’une tête d’affiche pour porter un projet, comme au cinéma avec le réalisateur. Certains designers ou entreprises du luxe vont même jusqu’à imposer le secret et leur interdire de communiquer sur les pièces produites, et donc sur leur propre savoir-faire. Il leur est alors impossible de développer d’autres marchés dans ces conditions. Il s’agit là d’un « vrai sujet puisque cela engendre une absence de reconnaissance et de droit d’auteur », déplore-t-elle. « Nous échappons ainsi à toute une économie qui est celle du droit d’auteur, une découverte récente pour nos ateliers dans le sens où toutes ces années vécues sans être reconnus en tant qu’artistes nous a éloignés de ces questions. Aujourd’hui, certaines entreprises s’inscrivent à l’ADAGP. » Si la bataille, menée dans les années 1970, qui portait sur la revendication d’un statut d’artisan créateur a été perdue, la loi Artisanat, commerce et très petites entreprises (ACTPE) de 2014 a permis d’acter cette demande ancienne et de reconnaître le volet création de ce secteur économique. « On nous a longtemps enfermés, tout comme les designers, à cause de la destination d’usage de l’œuvre et de cette frontière entre objet utile et ‘’œuvre inutile’’, entre une chaise et une sculpture. Mais aujourd’hui, ce débat est périmé et le même artiste crée les deux », revendique Aude Tahon. On ne parle plus d’artisan créateur mais d’artiste de la matière, ce qui fédère finalement toute la création et traduit également notre époque : face à l’importance galopante du monde virtuel et la dématérialisation des rapports humains, nous avons besoin de redonner du sens à nos existences et de retrouver un ancrage dans le monde réel, dans la matière. 

à voir
« L’esprit commence et finit au bout des doigts », palais de Tokyo,
13, avenue du Président-Wilson, Paris XVIe, tél. : 01 81 97 35 88.
Jusqu’au 10 novembre 2019.
palaisdetokyo.com, fondations.org
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