L’art in situ, l’enjeu d’une dynamique

Le 19 juillet 2018, par Christophe Averty

Immisçant la création contemporaine au cœur du patrimoine, l’association Le Passe muraille offre une découverte sensible de l’Occitanie. Une démarche emblématique du rôle tenu par les acteurs culturels en régions.

Installation de Lek & Sowat à La Rochelle, dans la tour Saint-Nicolas, 2018.
© Théo Larmaillard - CMN

Soudain, la pierre se charge d’une émotion nouvelle. De châteaux en abbayes, de Figeac à Foix, la septième édition d’In Situ fait escale dans les hauts lieux du patrimoine occitan. Œuvres contemporaines et installations éphémères épousent douze sites historiques, sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle, inscrits depuis vingt ans au patrimoine mondial de l’Unesco. Pour célébrer l’événement, Carcassonne s’érige en capitale In Situ, au cœur d’un réseau de voies de traverse où la création éclaire les strates du temps, délestant chaque monument de toute vision passéiste de l’histoire. L’artiste, à la fois témoin et acteur, y instaure un dialogue, suscite résonances et jeux de sens pour convier le visiteur à une découverte vivante, curieuse, aux sensations inédites. Ainsi, à la manière d’un festival itinérant, la manifestation emmenée par l’association Le Passe muraille  son directeur Pierre Plancheron et Marie-Caroline Allaire-Matte, commissaire générale  anime en Occitanie un tourisme patrimonial qui se veut à la fois exigeant, accessible à tous et respectueux des lieux. Une approche, un travail de fond et de terrain fédérateur d’énergies et d’innovations.
 

Felice Varini, Cercles concentriques excentriques, Carcassonne 2018, 7e édition de In Situ Patrimoine et art contemporain au château et remparts de la
Felice Varini, Cercles concentriques excentriques, Carcassonne 2018, 7e édition de In Situ Patrimoine et art contemporain au château et remparts de la cité de Carcassonne, porte d’Aude.© André Morin

Une invite hors des sentiers battus
En vedette, les murs de Carcassonne jouent les anamorphoses. Striant la silhouette brune de la cité, de larges courbes jaunes  feuilles d’aluminium amovibles appliquées sur la pierre  tapissent son versant ouest. L’œuvre monumentale du peintre tessinois Felice Varini tient d’une énigme à résoudre. Il faudra déambuler sur le chemin de ronde pour que surgisse, là où la bastide s’unit à la vieille ville, un ensemble de cercles concentriques parfaitement assemblés, visibles d’un unique angle de vue. Faisant de la porte d’Aude une cible virtuelle, le jeu optique que procure le plasticien suscite une impression de vertige et d’hypnose, métamorphose la verticalité du bâtiment, souligne sa rugosité et ses reliefs d’immenses aplats de couleur. Comme des ronds dans l’eau vus d’un pont, l’œuvre permet d’embrasser d’un regard neuf un panorama qui, abstrait dans son détail, ne devient lisible que dans son ensemble. Accompagnant la visite, huit médiateurs se relaient pour commenter la spectaculaire installation qui instaure une autre échelle dans l’architecture du site, une mesure incarnée par le corps, le mouvement et la place du visiteur. «Le point de vue est mon alphabet, confie Felice Varini. Il est une source poétique capable de faire chanter la pierre et peut-être de changer les regards sur ce que l’on croit connaître depuis toujours.»

 

Pierre-Alexandre Rémy, Flottes à travers, 2018, acier peint et grès émaillé, 400 x 900 x 320 cm, 7e édition de In Situ Patrimoine et art contemporain
Pierre-Alexandre Rémy, Flottes à travers, 2018, acier peint et grès émaillé, 400 x 900 x 320 cm, 7e édition de In Situ Patrimoine et art contemporain à l’hôtel Flottes de Sébasan à Pézenas.© David Huguenin

Le dialogue pour principe
Dans cet esprit, l’ensemble des douze œuvres et interventions présentées In Situ  dont neuf produites par Le Passe muraille  ont fait l’objet en amont d’une concertation suivie dans laquelle l’artiste reste un interlocuteur central. «Les œuvres ne sont jamais imposées mais proposées», souligne Marie-Caroline Allaire-Matte. «Aussi, les Cercles de Felice Varini, co-produits avec le Centre des monuments nationaux, ont été auparavant projetés grandeur nature devant les élus, les responsables des institutions et les habitants. L’artiste a expliqué ses choix, ses intentions, son approche formelle et symbolique dynamisant du même coup l’implication de chacun.» De même, à Saint-Guilhem-le-Désert, le plasticien Yazid Oulab a défendu son projet devant la communauté religieuse de l’abbaye de Gellone. Ses clous géants célèbrent le génie humain, des premières écritures aux grandes réalisations constructives, en écho à la dimension spirituelle du site. Dans la même volonté de dialogue, c’est avec l’assentiment de tous que le mur d’enceinte du château de Baulx, à Saint-Jean-de-Buèges, se drape, entre réalité et virtualité, d’un trompe-l’œil figurant la nature environnante, ou encore que le château de Foix, paré des lumières changeantes d’Éric Michel, se métamorphose en enluminure vivante offerte au paysage comme un livre ouvert. Par leur diversité, ces étapes proposées à travers cinq départements  du Lot à l’Ariège  renforcent l’attractivité des monuments classés d’Occitanie, dont la fréquentation affiche une progression de 10 % chaque année. Car l’enjeu n’est pas anodin. Ce tourisme culturel innovant constitue in fine des leviers de cohésion et de développement de nouveaux réseaux.

 

Yazid Oulab, Clous, 2012, acier inox poli, longueur 300 cm (en arrière-plan : Monolithe, 2013, acier inox martelé poli, 206 x 80 x 37 cm), 7e édition
Yazid Oulab, Clous, 2012, acier inox poli, longueur 300 cm (en arrière-plan : Monolithe, 2013, acier inox martelé poli, 206 x 80 x 37 cm), 7e édition de In Situ Patrimoine et art contemporain à l’abbaye de Gellone à Saint-Guilhem-le-Désert.© David Huguenin

Des missions en gigogne
Si la manifestation occitane se nourrit d’une approche patrimoniale dynamique, l’association qui la conduit agit sur le terrain et plusieurs fronts à la fois. Employant 140 salariés, dont trente permanents, Le Passe muraille se consacre à l’action sociale, l’insertion professionnelle et la formation, initiant une dizaine de chantiers annuels pour la réhabilitation du patrimoine bâti. Éditeur de la revue Patrimoines en régions, acteur pédagogique en milieu scolaire, bureau d’études, la structure, après vingt ans d’existence, projette d’étendre son action dans le patrimoine gastronomique et la création d’un festival des jardins. «À terme, au sein des collectivités, nous souhaitons travailler main dans la main avec les hébergeurs, les voyagistes et opérateurs touristiques. Et partager notre expérience dans le développement durable d’un tourisme de qualité accessible à tous les publics», résume Pierre Plancheron. L’an passé, les parcours d’In Situ ont attiré quelque 750 000 visiteurs. Cette saison, plus d’un million sont attendus. La fréquentation des monuments, précisée par le décompte des taxes de séjour, indique un taux de satisfaction de 80 %, dont les deux tiers des visiteurs sondés déclarent vouloir poursuivre leur découverte dans d’autres sites de la manifestation. Pari gagné ? À l’échelle de la troisième région la plus fréquentée de France, le Passe muraille, à l’instar de «L’art dans les chapelles» en Bretagne, sert non seulement la mise en valeur du patrimoine et l’intérêt du public mais suscite également une décentralisation transversale de l’économie culturelle occitane. Chevilles ouvrières de projets artistiques, les structures associatives, à l’instar de Passe muraille, permettent de resserrer les liens entre des domaines publics comme privés, acteurs territoriaux et étatiques. Le Centre des monuments nationaux en a saisi l’enjeu et s’appuie notamment sur les volontés et les énergies de terrain. Mettant cette année l’accent sur les graffitis historiques qui peuplent les murs d’une trentaine de sites, l’institution ravive la visibilité de neuf d’entre eux par l’intervention d’artistes tels que les graffeurs Lek & Sowat et le collectif QZN dans les tours du port de La Rochelle, l’intervention au château d’If du street-artiste Madame ou encore du pochoiriste urbain C215 au Panthéon. Sous l’ensemble des opérations destinées à faire vibrer la mémoire à fleur de pierre, à offrir aux publics de nouveaux motifs pour arpenter et découvrir les sites, se révèle en filigrane l’importance des structures associatives. Maillon indispensable des activités et initiatives en régions, «elles sont un vecteur d’idées, de foisonnement et à terme d’ouverture d’esprit et de démocratisation», souligne Pierre Plancheron. Dès lors, en s’écrivant sur les murs du passé, l’art contemporain relaierait-il des ambitions et des espoirs hautement humanistes ?

À voir
«Concentriques excentriques», cité médiévale de Carcassonne, tél. : 04 68 11 70 72. 
Jusqu’en septembre 2018.
www.carcassonne.org

À consulter
In Situ, www.lepassemuraille.org/in-situ-patrimoine-art-contemporain
Centre des monuments nationaux, www.monuments-nationaux.fr
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