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L'art déco en Amérique du Nord à la Cité de l'architecture et du patrimoine

Publié le , par Andrew Ayers

La Cité de l’architecture et du patrimoine présente une rutilante exposition sur les échanges transatlantiques durant la période de l’art déco. Alors qu’il séduit visuellement, le portrait brossé de l’époque manque d’épaisseur et de substance.

Roger-Henri Expert (1882-1955) en collaboration avec Richard Bouwens van der Boijen... L'art déco en Amérique du Nord à la Cité de l'architecture et du patrimoine
Roger-Henri Expert (1882-1955) en collaboration avec Richard Bouwens van der Boijen (1863-1939), Paquebot Normandie, perspective intérieure sur le grand salon, 1933-1934, gouache et aquarelle sur papier.
© Académie d’architecture / Cité de l’architecture et du patrimoine / Centre d’archives d’architecture contemporaine

Presque une décennie après l’exposition «1925. Quand l’art déco séduit le monde» (2013), la Cité de l’architecture et du patrimoine nous propose une suite avec «Art déco France-Amérique du Nord». Si le commissariat général est de nouveau assuré par Emmanuel Bréon, conservateur à la Cité, et que bon nombre des éléments et acteurs habituels se retrouvent pour l’occasion – les paquebots Ile-de-France et Normandie, Jacques Carlu et son palais de Chaillot, Joséphine Baker, Ruhlmann, etc. –, cap cette fois à l’ouest pour retracer les échanges artistiques entre la France et les États-Unis, au lendemain de la Première guerre. Qui se souvient encore des dix années passées outre-Atlantique par le grand prix de Rome Carlu ou des écoles d’art de Meudon et de Fontainebleau pour étudiants américains ? C’est une foule de fantômes qui reparaît ici. De l’art officiel classicisant, on passe à une grande kermesse commerciale dans les sections consacrées au shopping, au cinéma et à la mode tels qu’inspirés par des modèles français. Une confusion s’introduit cependant lors de parenthèses mexicaines et canadiennes, prétexte – entre autres – à montrer la belle ambassade du Mexique à Paris. Mais la thèse centrale des relations transatlantiques se trouve diluée, et l’on se demande pourquoi l’exposition ne s’étend pas à tous les pays où la France a déployé l’art déco comme arme diplomatique, comme c’était le cas en toute fin de parcours en 2013. La question se pose d’autant plus dans la dernière salle, où le sport, les flappers (mot américain désignant alors les jeunes femmes émancipées) et le style streamline se succèdent pêle-mêle, sans démonstration convaincante quant à de véritables croisements. C’est comme s’il fallait remplir des mètres carrés avant d’atteindre 1939 et l’Exposition universelle de New York, où Roger-Henri Expert et Pierre Patout érigent un pavillon français très style «paquebot», chant du cygne de l’art déco. Mi-figue mi-raisin, l’ensemble se perd dans ses propres paramètres. D’une part, le focus art déco exclut d’intéressantes relations franco-américaines : cité en quatrième de couverture du catalogue, Pierre Chareau, sans doute trop avant-gardiste pour porter cette étiquette, est absent. Idem pour Paul Nelson, qui arriva en France comme aviateur dans l’escadrille La Fayette, y étudia et fit carrière, et en appliqua le savoir-faire, à Hollywood, en dessinant des décors pour What a Widow ! (Allan Dwan, 1930) avec Gloria Swanson. D’autre part, l’angle d’approche induit une lecture assez superficielle de l’époque. Celle-ci rend très peu compte des enjeux politiques et de la complexité des échanges internationaux, comme par exemple avec l’Allemagne ô combien moderne, qui fit trembler la France au Grand Palais en 1930, et dont le Bauhaus commençait à s’exporter outre-Atlantique à la même époque. Le propos devient carrément paradoxal lorsqu’en guise de conclusion est expliqué que le retour de Carlu en France, afin de transformer le Trocadéro en palais de Chaillot pour l’Exposition universelle de 1937, marque un effet boomerang où l’art déco reviendrait à la maison en s’américanisant : en quoi ce palais des beaux-arts serait américain n’est pas démontré, et que dire du Palais de Tokyo voisin, érigé pour la même manifestation par des Français dépourvus de tels liens ? Si l’argument ne tient pas toujours debout dans cette exposition un brin brillantinée, on se rince abondamment l’œil grâce aux nombreux et beaux prêts rassemblés pour l’occasion.

«Art déco France-Amérique du Nord», Cité de l’architecture et du patrimoine,
1, place du Trocadéro-et-du-11-Novembre, Paris 
XVIe, tél. : 01 58 51 52 00.
Jusqu’au 6 mars 2023.
www.citedelarchitecture.fr
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