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L’art de recevoir selon l’antiquaire Laurence Vauclair

Publié le , par Stéphanie Pioda

Voilà plus de 30 ans que Laurence Vauclair reçoit ses clients dans ses boutiques ,aux Puces et rue de Beaune, comme des amis et où elle a remis au goût du jour le mobilier en rotin et des céramistes du XIXe siècle. Un certain art de vivre à la française.

PHOTO THIERRY MALTY L’art de recevoir selon l’antiquaire Laurence Vauclair
PHOTO THIERRY MALTY

Comment présenteriez-vous votre galerie ? Il s’agit de la plus jolie boutique au monde ! Car on plonge dans le monde d’Alice au pays des merveilles ! Je la présente ainsi car elle donne du bonheur aux gens. Je répète à l’envi qu’il ne faut pas nécessairement avoir de l’argent pour venir chez moi, on peut juste prendre des idées. Et l’éventail des prix est large : 200, 20 000 ou 200 000 € ! Je mets tout mon amour pour dénicher des belles pièces, même pour une petite cuillère ou de petits accessoires, il faut que cela soit parfait.
L’ancrage reste au demeurant dans le XIXe siècle ?
Oui, nous couvrons la période 1830-1900, dans laquelle j’aurais tant aimé vivre ! Celle des Expositions universelles. On est dans une sorte de period room – où l’on transmet le savoir-vivre et le savoir-faire – qui se marie très bien avec des créations plus modernes.
Cette période a-t-elle toujours été votre spécialité ?
Lorsque j’ai commencé à faire les foires de Miami (Coconut Grove, Beach Center, etc.), à partir de 1995, je présentais toujours de la céramique car j’étais spécialisée en porcelaine ancienne : Meissen, la porcelaine de Paris, les XVIIIe et XIXe siècles… Mon premier voyage aux États-Unis a tout changé car les Américains recherchaient de la majolica et les suiveurs de Bernard Palissy. J'ai été la seule Française pendant quelques années, et je vendais tout : un véritable Eldorado ! Je travaille d’ailleurs encore avec les clients que j’y ai rencontrés il y a trente ans. L’art de vivre à la française est plébiscité aux États-Unis.

 

Le magasin des Puces a été rénové avec les papiers peints de Solène Eloy,fondatrice de l’Atelier du Mur. À gauche, un coq de Jérôme Massie
Le magasin des Puces a été rénové avec les papiers peints de Solène Eloy, fondatrice de l’Atelier du Mur. À gauche, un coq de Jérôme Massier et, au milieu, un fauteuil de la manufacture de Perret & Vibert, 1880.
Photo A.A.-M.

Le temps passé à rechercher les objets est important mais celui pour les réparer aussi…
Toutes les pièces que je vends sont passées dans l’atelier, car je ne vends rien qui soit abîmé. Je fais mon métier avec sérieux, je suis reconnue dans le monde entier pour ne proposer que de l’ancien en bon état. Nous travaillons avec un ébéniste, une laqueuse, un tapissier, un bronzier, un miroitier, des artisans pour le rotin, l’électricité, les abat-jour et les marbres. J’aime beaucoup travailler avec des artisans et des créateurs, c’est pourquoi je leur donne carte blanche, comme cela a été le cas avec les architectes d’intérieur Pierre Gonalons, Laura Gonzalez ou Sandra Benhamou actuellement. Cette dernière a signé une scénographie mariant, dans un jeu savant et voluptueux, des rotins français et ses pièces plus contemporaines. En début d’année, Fromental nous a proposé un papier peint exclusif fait entièrement à la main et inspiré d’un vase d’Ernest Chaplet, exposé au musée des Arts décoratifs de Paris. Il faut savoir casser les codes et, avec des pièces de qualité, on peut tout mélanger si c’est fait joliment.
Quel a été le moteur de votre passion pour les objets ?
Je chine depuis mes 17 ou 18 ans, tout comme mes parents qui m'ont passé le virus. Maman était coiffeuse dans le 15e arrondissement à Paris, et elle avait des boîtes remplies de décorations pour orner sa vitrine à chaque occasion : Noël, la Saint-Valentin, Pâques… et les gens venaient de tout Paris pour les voir. Papa, comme mon grand-père, était tailleur. Il a habillé des gens très importants, dont des académiciens. J’ai passé toute mon enfance dans l’atelier de coupe de ce grand-père, rue Royale, juste au-dessus du maître fleuriste Lachaume. Je me souviens des grands ciseaux, de ce qui était pour moi impressionnant – à savoir transformer des bouts de tissus en costume –, de sa façon de parler à ses clients aux noms dorés, comme moi je le fais aujourd’hui avec les miens. Sans oublier les vitrines Hermès de mademoiselle Menchari, qui m’ont énormément marquée. Ces choses étaient tout simplement gratuites, c’est pour cela que je dis que l’argent n’est pas nécessaire au bonheur.

Leïla Menchari, décédée en 2020, qui fut responsable des vitrines de la maison Hermès, rue du Faubourg- Saint-Honoré, de 1978 à 2013, vous a d’ailleurs invitée…
À l’automne 2011, elle m’a offert les onze vitrines de la boutique Hermès. Elle les a décorées de nos rotins et a transformé la grande vitrine d’angle en un jardin d’hiver, un décor magique qu’elle a créé et imaginé avec nos céramiques, nos rotins associés aux sacs les plus extraordinaires du sellier. Je me souviendrais toute ma vie et avec beaucoup d’émotions du lever de rideau, le plus beau moment de ma carrière, avec messieurs Hermès qui étaient à nos côtés. Je les connaissais très bien car ils adoraient chiner et me faisaient souvent le plaisir de visiter nos boutiques. Mademoiselle Menchari me tenait la main : c’est inoubliable !
Au cours de toutes ces années, quels sont les créateurs que vous avez remis sous les projecteurs ?
Nous avons relancé les suiveurs de Bernard Palissy, des artistes comme Joseph Landais, Alfred Renoleau ou Thomas Victor, et bien sûr remis au goût du jour les meubles en rotin et en bambou. Nous avons par ailleurs déterminé les prix et inventé le marché des Massier, une famille de céramistes installée à Vallauris, tout particulièrement les deux frères, Delphin (1836-1907) et Clément (1844-1917), ainsi que leur cousin Jérôme (1850-1916).
Ils ont créé les choses les plus exubérantes qui soient, à la limite du kitsch et du mauvais goût 
! Grâce à d’incessantes recherches, ils ont mis au point la technique du lustre métallique, inspirée des céramiques hispano-mauresques, et Clément a reçu la médaille d’or à l’Exposition universelle de 1889.
 

L’Appuntamento, une scénographie signée Sandra Benhamou à la galerie Vauclair rue de Beaune. Au mur, le papier peint inspiré de la tapisse
L’Appuntamento, une scénographie signée Sandra Benhamou à la galerie Vauclair rue de Beaune. Au mur, le papier peint inspiré de la tapisserie Chinon par Fromental.
Photo Claude Weber

D’ailleurs, à l’occasion du Parcours de la céramique, votre pièce phare est justement de Clément Massier.
Il s’agit d’un grand vase en forme d’amphore d’une grande rareté, une commande particulière, comme en témoignent les armoiries, et qui porte la signature de Clément. Il a été réalisé grâce à une technique de glaçure en émaux cernés presque jamais utilisée par la dynastie Massier. Clément s'est sans doute intéressé à cette technique parce qu’il a rencontré Eugène Collinot, l’inventeur des émaux cernés, aux Expositions universelles.
Comment les prix ont-ils évolué depuis vos débuts ?
Quelque chose qui valait 1 000 F il y a vingt ans en vaut 4 000/5 000 € aujourd’hui. Il faut compter 6 800 € pour une colonne en céramique, plutôt 10 000/15 000 € pour une avec des animaux, et 9 500 € pour ce meuble rarissime dont le rotin a été courbé grâce à des matrices. Ou encore 4 000/5 000 € pour un ensemble composé de deux chaises et d’un guéridon. Les rotins Perret & Vibert sont comme de la broderie, on dirait de la haute couture, ce qui justifie leur prix.


Y a-t-il une complémentarité entre les deux boutiques, aux Puces, rue des Rosiers à Saint-Ouen, et rue de Beaune, à Paris ?
Lorsque je me suis installée rue de Beaune, on m’a prédit que je ne pourrai pas tenir les deux boutiques, que j’en aurais pour deux ou trois ans. Cela fait vingt ans que je suis ici et je ne peux pas quitter les Puces. Je suis attachée aux vieux marchands, qui n’existent plus, qui transmettaient leur boutique, des histoires de famille… Je connais l’histoire de mon stand, je sais comment il a été monté et par qui : une famille revenue de la guerre, partie de Russie et qui a traversé la Pologne. Lorsque vous connaissez les histoires, vous ne regardez pas les gens de la même manière, les objets non plus.
Pour finir, selon vous, qu’est-ce que le mauvais goût ?
C’est simplement un goût différent du vôtre. Tout est question de subjectivité et on ne peut pas répondre à cette question. C’est une réalité mouvante en fonction de chacun, c’est pour cela que le mauvais goût n’existe pas.

Laurence Vauclair
en 4 dates
1994
Ouverture de sa première boutique aux Puces de Saint-Ouen
2006
Installation dans le Carré Rive Gauche au 36, rue de l’Université, puis au 24, rue de Beaune quelques années plus tard
2011
Leïla Menchari crée la décoration des vitrines Hermès avec du mobilier de la galerie Vauclair
2012
Participation à la Biennale avec des céramistes ayant exposé au Grand Palais lors de l’Exposition universelle de 1900
à savoir
Galerie Vauclair, 24, rue de Beaune, Paris VIIe,
www.galerie-vauclair.com

15e Parcours de la céramique et des arts du feu, Carré Rive Gauche,
jusqu’au 24 septembre 2022,
www.parcoursdelaceramique.com
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