L’art d’apprivoiser son destin

Le 13 avril 2018, par Christophe Averty

Actif pionnier de l’art contemporain en Chine, le peintre et poète Ma Desheng a conquis sa liberté au prix de l’exil. Dépassant tous ses combats, son œuvre épurée, présentée à Paris, célèbre la permanence du vivant.

Ma Desheng dans son atelier, en 2013.
© Nicolas Pfeiffer


Il est de ceux que rien n’arrête. De l’Histoire et de l’existence, Ma Desheng, né à Pékin en 1952, traverse les épreuves, tirant de son expérience enseignement et distance. Telle une rude et incertaine odyssée, son exode de Chine en France tient d’un parcours initiatique, rythmé par une œuvre empreinte d’une énergie souterraine, invisible et sensible. Qu’elles figurent, dans leur jeu abstrait, des empilements de pierres et les corps dansant de femmes nues, ses toiles, gravures et sculptures, actuellement présentées dans les galeries parisiennes Wallworks et A2Z, sont autant d’échos à ses victoires et d’odes à la nature. Maître du dépassement de soi, Ma Desheng conjugue, dans son œuvre picturale et poétique, l’esprit du taoïsme aux élans humanistes. «Pour avancer, il faut avoir le cœur calme», scande cet artiste qui, avec ferveur, engagement et sagesse, transcende par sa touche la saisissante et tumultueuse aventure de sa vie.
L’art pour contre-révolution
Son histoire s’écrit à Pékin, au printemps 1979. La révolution culturelle a violemment instauré une esthétique réaliste, qui ne souffre aucun détracteur. Pourtant, après la disparition en 1976 de Mao Zedong, suivie de la chute de la bande des Quatre, le pouvoir encore mal assuré de Deng Xiaoping laisse le champ libre à un élan inattendu. Dans la capitale chinoise, un «mur de la Démocratie», rue de Xidan, se couvre d’affiches, dazibaos et pamphlets signés d’intellectuels et d’artistes, appelant à un assouplissement du régime. Les poètes Mang Ke (né en 1951) et Bei Dao (né en 1949) créent JintianAujourd’hui »), premier journal littéraire indépendant et non-officiel. À l’unisson, une poignée de plasticiens, emmenés par Huang Rui (né en 1952) et Ma Desheng, entendent profiter de l’embellie pour exprimer leur appétit de justice et de liberté, leur diversité et leur rejet d’un art de propagande uniforme. «Nous ne voulions plus que le rouge soit l’unique couleur dominante», commente l’artiste. Face aux institutions d’État, qui refusaient avec ruse d’exposer leurs œuvres, les deux peintres investissent les grilles du musée d’Art national de Chine, et réunissent autour d’eux une vingtaine de confrères. La plupart d’entre eux, de Wang Keping (né en 1949) à Ai Weiwei (né en 1957), occuperont bientôt le devant de la scène contemporaine internationale. Pour l’heure, l’opération «sauvage» révèle des œuvres critiques, aux influences métissées. Synthèse et renouveau scellent l’avènement d’un art engagé, ouvert aux réalités du monde et de la condition humaine. Quinze gravures de Ma Desheng dénoncent la misère des campagnes et figurent des femmes nues. «Des représentations interdites par le régime», souligne-t-il.

 

Sans titre, 2008, acrylique sur toile, 150 x 250 cm.
Sans titre, 2008, acrylique sur toile, 150 x 250 cm.© Nicolas Pfeiffer

Des étoiles filantes
Dans cette effervescence, le groupe va prendre pour nom  « Les Étoiles » (Xing Xing). La référence céleste n’a rien d’innocent, bien que Ma Desheng la justifie ingénuement, expliquant en souriant que «chaque artiste est un astre». Pour le pouvoir communiste, l’habile allusion individualiste tient d’une provocation et, comme un camouflet, vient heurter le mythe d’un Mao longtemps glorifié en puissance solaire. L’aventure tourne court. À la nuit tombée, les œuvres seront décrochées et rangées dans le musée. Malgré nombre de démarches et de pourparlers, elles ne seront jamais restituées à leurs auteurs. Le 1er octobre 1979, jour du 30e anniversaire de la République populaire de Chine, une manifestation de protestation organisée par les Étoiles sonne la fin de tout espoir de changement. À ce groupe ne prônant que la liberté de s’exprimer et de créer, la Chine du Grand Timonier avait ordonné le silence. Celle de Deng Xiaoping ne lui laissera pour issue que le départ définitif, irrévocable. Comme la plupart de ses émules, Ma Desheng prend l’exil.
Une reconnaissance retardée
Grâce à l’un de ses premiers collectionneurs, ambassadeur à Pékin, Ma Desheng parvient en Suisse en 1985. Dès lors, son obsessif marathon pour trouver un pays d’accueil radicalise sa production et conforte sa quête d’un essentiel à transmettre. La peinture et l’écriture sont ses moteurs. Bientôt, des institutions françaises la Fondation Cartier, l’abbaye de Royaumont, la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon l’accueillent en résidence. L’artiste expose également en 1991 à Florence avec Zao Wou-ki. Sa reconnaissance occidentale s’installe. Établi à Paris, admis pendant trois ans à la Cité internationale des arts, il réalise en 1992 une toile de 50 mètres de longueur, destinée à une rétrospective de son œuvre, prévue au musée Guggenheim de New York. Mais à nouveau, son avenir bascule. Un grave accident automobile, dont il réchappe de peu, l’immobilisera pendant dix ans. Le corps déjà empêché depuis l’enfance par une poliomyélite, l’artiste va peu à peu reconquérir l’usage de ses mains. S’il ne peut peindre pendant les huit ans que dure sa rééducation, il est capable de dessiner quelque 4 000 feuilles et d’écrire des poèmes, dont plusieurs recueils paraîtront aux éditions Actes Sud, Gallimard, Al Dante… «La poésie puise à une autre énergie que la peinture, celle de la parole, celle du mot qui nomme et ne dépeint pas. Par mes poèmes sonores, j’exprime mes doutes, ma joie et ma gratitude d’être vivant. Mes toiles, elles, ont pour objet de fixer l’essentiel la pierre et le corps , une permanence des formes dans les cycles de la vie», explique-t-il.

 

Sans titre, 2010, acrylique sur toile, 200 x 180 cm.
Sans titre, 2010, acrylique sur toile, 200 x 180 cm.© Nicolas Pfeiffer

Un temps ami
En 2002, Ma Desheng renoue avec la peinture acrylique, sur petits et grands formats, usant d’un pinceau muni d’une longue perche ou faisant pivoter sa toile pour y appliquer dessin et aplats de couleurs. Armé d’une inaltérable détermination, le peintre ne cultive ni colère ni nostalgie, concentrant son énergie dans une quête d’harmonie où corps et esprit, pensée et désir, disent l’émerveillement d’un homme, sa passion et sa conscience du vivant. De son apprentissage solitaire du dessin et de la peinture le handicap lui ayant interdit en Chine tout accès aux études , cet invétéré explorateur de mémoire et de connaissance livre une approche synthétique des techniques ancestrales encre, gravure, peinture et de l’art d’aujourd’hui. Pour lui, si Marcel Duchamp a inventé un «art fini et savamment délimité», et si Andy Warhol traduit «une pensée sociale, politique voire philosophie du monde moderne», c’est Henri Matisse qui, plus que tout autre, «a fait danser la vie dans son œuvre». Cette quête d’universel, défiant les strates du temps, est peut-être le flambeau de ce combattant sans armes qui a semé en Chine les ferments d’un art libéré du dogme et d’une esthétique imposée, capable d’insuffler avec constance sa vision policée et pacifiée. Aujourd’hui, du musée Cernuschi au British Museum, les œuvres de l’artiste figurent dans nombre de prestigieuses collections. Le Centre Pompidou, qui, l’an dernier, s’est porté acquéreur de soixante-douze de ses gravures et d’une toile monumentale, prépare une exposition bientôt consacrée à son travail. De même, à Hong Kong, le musée M+ prévoit de célébrer, le 27 septembre 2019, le 40e anniversaire des Étoiles, en réunissant l’ensemble des artistes du groupe. Traversant ainsi les vicissitudes du temps et de la vie, comme un résistant-né, Ma Desheng délivre un message simple, humble, radical, évident. Celui d’une infinie gratitude, socle et ferment de tous les bonheurs. Ses mots, ses toiles en sont les passeurs, aussi modestes et puissants que le scintillement d’une étoile.

 

MA DESHENG
EN 6 DATES


1952
Naissance à Pékin
1979
Exposition et création du groupe «Les Étoiles», avec entre autres
Wang Keping,  Huang Rui, Ai Weiwei, Zhong Acheng,
Li Yongcun (Bo Yun),  Li Shuang et Qu Lei Lei
1985
S’exile en Suisse et s’établit deux ans plus tard à Paris
1992
Accident automobile à Miami, immobilisation pendant dix ans
2002
Retour à la peinture acrylique et à la sculpture
2015
Exposition au Carreau du Temple, organisée par la galerie Wallworks
dans le cadre du 50e anniversaire des relations diplomatiques franco-chinoises
À LIRE
Ma Desheng, Vingt-quatre heures
avant la rencontre avec le dieu de la mort,
traduit du chinois par Emmanuelle Péchenart, Actes Sud, 1992.

Ma Desheng, Rêve blanc, âmes noires,
éditions de l’Aube, 2003.
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