L’art d’aider l’art

Le 18 juillet 2019, par Laurence Mouillefarine

Un livre éloquent fait revivre le couple de mécènes que furent Charles et Marie-Laure de Noailles. Alors que la villa édifiée par ces audacieux à Hyères accueille encore une fois un festival du design, retour dans l’entre-deux-guerres, quand tout le monde y était.

Charles et Marie-Laure de Noailles réalisant une acrobatie chez Denise et Édouard Bourdet, villa Blanche, La Seyne, 1928, tirage d’époque.
DR

Comme chaque été, la villa Noailles à Hyères, désormais monument historique, accueille sa Design parade, mettant à l’honneur les créateurs contemporains. Comme chaque été, on pense au couple qui commandita cette construction légendaire dans les années 1920 : Charles et Marie-Laure de Noailles. Quelle union ! Lui appartient à l’une des nobles lignées de France, son titre remontant aux Croisades. Elle, née Bischoffsheim, est issue d’une famille juive de banquiers d’affaires. Chacun possède une fortune colossale, pas de jalousie entre eux ; tous deux ont hérité le goût pour la collection et sont proches des cercles littéraires. La tante de Charles, Anna de Noailles, poétesse de renom, tenait un salon que fréquentait, entre autres, Marcel Proust. La mère de Marie-Laure, Marie-Thérèse de Chevigné, veuve très jeune, a épousé en secondes noces Francis de Croisset, un dramaturge ami de Jean Cocteau. C’est lui qui introduira notre héroïne dans le monde artistico-mondain. Pour célébrer les mécènes que furent les Noailles, un livre fort complet est paru il y a peu : cette étude aboutie, fourmillant de documents, exigea à ses auteurs quinze ans de recherches. Que de peintres, sculpteurs, photographes, décorateurs ont bénéficié des largesses des Noailles ! Ces derniers ont financé des compositions musicales, des ballets, des pièces de théâtre, des films et jusqu’à des expéditions ethnographiques. Voulaient-ils passer à la postérité ? Tromper l’ennui ? Étaient-ils tout simplement de généreux amateurs ? Une chose est acquise, ce couple anticonformiste a fait des choix audacieux. Témoin, la fameuse villa d’Hyères.
 

Georges Auric, Marie-Laure de Noailles et Luis Buñuel, Hyères, janvier 1930. Collection privée.
Georges Auric, Marie-Laure de Noailles et Luis Buñuel, Hyères, janvier 1930. Collection privée. DR

Du moderne, rien que du moderne
1923 : à l’occasion de leur mariage, la mère de Charles, princesse de Poix, leur offre un terrain sur une colline du Var, à l’emplacement d’une abbaye cistercienne en ruines, le clos Saint-Bernard. Le jeune ménage aime le soleil en hiver. Il décide d’y faire construire une «petite maison, intéressante à habiter». «Petite maison» qui ne cessera de s’étendre, et comptera soixante pièces… Les Noailles veulent du moderne, rien que du moderne. À qui s’adresser ? Ils vont à Berlin rencontrer Mies Van der Rohe, connu pour son utilisation de l’acier et du verre. Ce dernier étant très occupé, il faut qu’ils attendent leur tour. C’est hors de question. Ils pressentent Le Corbusier : la vanité du maître, n’écoutant que lui-même, déplaît à Charles. L’une de leurs relations évoque alors Robert Mallet-Stevens. L’architecte n’est pas encore une star. La commande par Paul Poiret d’un «château moderne», dans les Yvelines, aurait pu le lancer ; hélas, le couturier fait faillite avant qu’il ne soit achevé. Le dandy Rob Mallet-Stevens a des manières élégantes et une esthétique radicale. Il remporte l’affaire. La villa sort de terre en 1925. Béton armé, lignes épurées, terrasses en gradins, un jeu de cubes… Moderniste, quoi ! Pour la décoration intérieure, il rallie ses amis, représentants de l’avant-garde avec lesquels il fondera bientôt l’UAM, l’Union des artistes modernes, soutenue par Charles de Noailles. Il s’agit de Pierre Chareau, Francis Jourdain, Eileen Gray, Jan Joël Martel, les frères sculpteurs, et de Louis Barillet, qui sera chargé des vitraux. La salle à manger ainsi que le bar sont aménagés par Djo Bourgeois  du dernier chic, un lieu où concocter des cocktails. Quant à la petite pièce où la vicomtesse compose ses bouquets, elle est mise en couleurs par un Néerlandais, Theo Van Doesburg, disciple de Mondrian et membre du groupe De Stijl. Rien que ça ! Autant l’hôtel particulier que possèdent les de Noailles à Paris, place des États-Unis, regorge d’œuvres d’art, autant leur résidence varoise est dépouillée. Quand leur demeure parisienne accueille des matières luxueuses, tel le célébrissime fumoir habillé de parchemin par Jean-Michel Frank, le mobilier qui anime Saint-Bernard se veut minimaliste. Verre et métal tubulaire. Fonctionnalité mais confort. Les quinze chambres sont toutes dotées d’une terrasse et d’une salle de bains privative ; de plus, elles disposent d’une nouveauté en matière d’équipement intérieur : les placards ! Exit les armoires et commodes qui encombrent l’espace.

 

Paul O’Doyé : Marie-Laure de Noailles, Mme Gaston de La Rochefoucauld, la princesse de Caraman-Chimay, costumées pour le bal Régence de la duchesse de
Paul O’Doyé : Marie-Laure de Noailles, Mme Gaston de La Rochefoucauld, la princesse de Caraman-Chimay, costumées pour le bal Régence de la duchesse de Doudeauville, 1928, tirage d’époque. DR

Un âge d’or ?
Quant au jardin, il sera cubiste lui aussi. Charles de Noailles a repéré un jeune prodige à l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes, en 1925 : Gabriel Guévrékian. Le paysagiste va composer un échiquier  ô combien original  en ciment et céramique. Le vicomte raffole des jardins  Il a donné son nom à un iris. Avec la romancière Edith Wharton, sa voisine du Castel Sainte-Claire, à Hyères, il échange conseils et boutures. Cette passion bucolique lui vaudra un bon mot de son épouse, que rapporte Laurence Benaïm dans Marie-Laure de Noailles, la vicomtesse du bizarre (Grasset). Alors qu’un indiscret demandait à l’aristocrate si son mari aimait les hommes ou les femmes, elle répondit : «Charles ? Il aime les fleurs !» Pour agrémenter ce jardin-œuvre d’art, restait à faire appel à des sculpteurs. Interviendront Laurens, ami intime du couple, Brancusi, Giacometti, alors inconnu, et Jacques Lipchitz, dont la monumentale Joie de vivre trône, telle une figure de proue, face aux îles de Lérins. Ne serait-ce pas délicieux de la faire tourner ? C’est un ingénieur nancéien qui met au point le dispositif pour animer le bronze, Jean Prouvé. Gens du monde et artistes défilent à Saint-Bernard. Les photographies qui abondent dans l’ouvrage sur les Noailles mécènes nous le racontent : le divin Dalí, en costume, converse avec le maître des lieux dans les allées du parc ; René Crevel, écrivain surréaliste et si bel homme, est lové dans les bras affectueux de la vicomtesse ; Francis Poulenc, en maillot de bain à bretelles, s’apprête à piquer une tête dans la piscine… La villa des Noailles était en effet une des rares demeures privées bénéficiant d’un bassin couvert. Et d’un sauna. Et d’un solarium. Et d’une salle de gymnastique. L’hygiène du corps est à la mode : même André Gide, maître à penser de l’époque qui va y séjourner à la grande fierté de ses hôtes, s’exerce à la «grande roue allemande» (sic). Comme on s’amuse avant-guerre ! Pour immortaliser ces joyeuses séances sportives, Charles produit un film, que réalise Jacques Manuel, assistant de l’illustre Marcel L’Herbier : Bijoux et Biceps. Charles et Marie-Laure y interprètent  muets  deux cambrioleurs. Elle aime tant se déguiser et il est si féru de cinématographe.

 

Olivier Amsellem : villa Noailles, Hyères, 2012.
Olivier Amsellem : villa Noailles, Hyères, 2012. © Olivier Amsellem

Mis au ban
Charles commande des œuvres pour le grand écran à Man Ray, à Cocteau et au subversif Buñuel. Le cinéaste espagnol tourne L’Âge d’or à Hyères, avec Dalí pour coscénariste et met en scène, entre autres étrangetés, une vache sur un lit. Si le mécène dépense des sommes colossales dans cette aventure, il laisse à son auteur une totale liberté, comme à l’accoutumée. À sa sortie, en 1930, L’Âge d’or, film anticlérical, antibourgeois, antitout, déclenche le scandale : pour avoir soutenu sa création, le pauvre Charles se voit exclu du très snob Jockey club, les Noailles sont vilipendés, insultés, submergés de lettres d’injures, mis au ban de la société mondaine… La violence de la cabale terrasse le couple. Bien que toujours prodigue, lui se fera de plus en plus discret ; il quitte Saint-Bernard et retourne à ses plantations dans les villas familiales de Grasse et Fontainebleau. Marie-Laure surmonte l’affaire. Au contraire, les feux des projecteurs semblent la stimuler. Dès lors, la vicomtesse écrit  des romans, des recueils de poésie  et peint. Elle pose pour Dalí, Balthus et Dora Maar. Sans cesser de coller missives, photos, invitations et coupures de presse dans ses scrapbooks, qui racontent sa vie. Une vie mieux que riche : intrépide !

 

à lire
Alexandre Mare et Stéphane Boudin-Lestienne, Charles et Marie-Laure de Noailles – Mécènes du XXe siècle, Bernard Chauveau éditions et Villa Noailles, 2018.
320 pages, 52 €.

Coup de cœur du jury du Prix Drouot
des amateurs du livre d’art 2019
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