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L’art contemporain s’ancre à Formentera

Publié le , par Alexandre Crochet

L’hôtel Teranka apporte une nouvelle dynamique à cette île des Baléares à travers un cycle d’expositions de premier plan, de Kawamata à Rondinone, et d’ambitieux projets.

Jaume Plensa, Irma’s Dream, 2015, bronze, éd. 2/5, 211 x 70 x 72 cm. Courtesy de... L’art contemporain s’ancre à Formentera

Jaume Plensa, Irma’s Dream, 2015, bronze, éd. 2/5, 211 x 70 x 72 cm. Courtesy de l’artiste et Hôtel Teranka.
Photo : D.R.

En face d’Ibiza et de sa faune festive, Formentera forme un havre de paix préservé du tumulte. D’ailleurs, il n’est pas rare que les clubbers et autres noctambules empruntent le rapide ferry pour aller y recharger quelques jours leurs batteries après de joyeuses bacchanales… Sans aéroport, avare en lieux où sortir la nuit, Formentera ralentit le temps là où Ibiza accélère le rythme. C’est de cette île protégée de la folie des promoteurs par de stricts règlements, où les constructions se font discrètes, qu'un collectionneur français est tombé amoureux. Il a décidé d’y établir un hôtel pas comme les autres, qui a ouvert ses portes en août dernier.

Loin du clinquant, Teranka est un établissement à taille humaine au luxe discret, au confort parfait mais jamais ostentatoire. Serti dans une gigantesque pinède, il domine la canopée. C’est le murmure d’une fontaine qui accueille le visiteur quand il pousse le portail en bois vieux de deux cents ans, venu de Catalogne. Une tête monumentale de Jaume Plensa, les yeux clos, invite à la méditation autant qu’elle rappelle, par le choix de cette figure nationale défendue par la galerie Lelong, l’identité espagnole de cette île des Baléares.

Cette atmosphère apaisante se poursuit à l’intérieur, à travers la palette sereine de grège et beige clairs, les tenues du personnel en lin blanc ou amande, le parc paysager où se nichent quelques chambres avec terrasses et, bientôt, une maison supplémentaire. Comme une ancre posée devant la terrasse le suggère, Teranka (« terre d’ancrage ») invite à jeter l’ancre, à faire une pause, à ralentir le pas au cours d’existences bien remplies… Les décisions les plus difficiles à prendre, ici ? Piquer une tête dans la piscine ou dans la mer à deux pas ; dîner sur place au Nobu, d’inspiration asiatique, ou bien au Vert Mer, à la carte méditerranéenne concoctée par le chef étoilé de Megève Emmanuel Renaut…
 
Tadashi Kawamata, Destruction n°29, 2019, maquette en bois, peinture, 250 x 459 x 18 cm. A droite : Naeemeh Kazemi, Untitled, 2022, huile

Tadashi Kawamata, Destruction n°29, 2019, maquette en bois, peinture, 250 x 459 x 18 cm. A droite : Naeemeh Kazemi, Untitled, 2022, huile sur toile, 180 x 210 cm.
Courtesy de l’artiste et Hôtel Teranka. Photo : D.R.



En compagnie de Tadashi Kawamata, Giovanni Ozzola et Emmie Nume
C’est dans ce cadre propice au farniente, loin du stress des capitales, que l’œil se pose à chaque instant de la journée sur les œuvres d’art disséminées dans et autour de l’hôtel, jusque dans ses chambres, un parcours concocté par la conseillère et avocate Dalila Amor. Près de la piscine, les cloches presque bouddhiques de Giovanni Ozzola (Galleria Continua) sont suspendues aux branches d’un vénérable pin, mais restent silencieuses, porteuses de messages à déchiffrer. Dans le hall, c’est un soleil d’Ugo Rondinone qui accueille les hôtes, incarnation de « l’été qui rythme nos vies, astre mouvant que l’artiste a arrêté à 6 h 30 », note Dalila Amor. Les pensionnaires de l’hôtel sont en contact direct avec les œuvres. Quasi frontal, à l’instar de celle, immense, de Tadashi Kawamata, Destruction n° 29. « Elle était tellement grande qu’il a fallu découper un décrochement du mur pour qu’elle tienne », relate Dalila Amor. L’œuvre fait partie d’une installation monumentale présentée à Art Basel dans la section « Unlimited ». Les matériaux sont faits « à partir de cageots de récupération avec le concours de l’école Massillon où le galeriste de l’artiste, Kamel Mennour, a fait ses études », souligne la curatrice de l’exposition. Outre leur titre explicite, elle évoque les conséquences du tsunami et la nature qui peut balayer l’homme d’un souffle, lui si tenté de croire qu’il la domine… Autour de Formentera, la mer est plus calme. L’eau coule aussi indirectement dans les œuvres du Chilien Enrique Ramírez, dont le père fabriquait des voiles et dont la famille a perdu plusieurs membres sous Pinochet. Ce sont les voiles du père qu’il convoque dans des formats intimistes, mais aussi, dans une autre pièce, les rames des migrants en Méditerranée…
 
Enrique Ramirez, Row, 2019, rames en bois gravées, caoutchouc, 150 x 12 x 3 cm. Œuvre unique.Courtesy de l’artiste et Hôtel Teranka. Photo

Enrique Ramirez, Row, 2019, rames en bois gravées, caoutchouc, 150 x 12 x 3 cm. Œuvre unique.
Courtesy de l’artiste et Hôtel Teranka. Photo : D.R.



« Ce projet n’a pas été simple, précise Dalila Amor. Nous avons commencé à le bâtir avant que l’hôtel ne soit achevé et donc sans savoir quel serait l’environnement définitif. Sans compter les contraintes de transport des œuvres : à Ibiza, cela aurait été plus simple. » Travailler dans un hôtel est une première pour elle. Une partie des œuvres provient de la collection de l’hôtel, et d’autres ont été prêtées avec le concours des galeries Continua, Leila Heller, Michel Rein et kamel mennour.
Dans ce parcours baptisé « Controverses », et centré sur l’humain, un grand format de Naeemeh Kazemi de 2022 met en scène, dans un esprit quasi pop, des pieuvres et des femmes cachant leur regard : la femme tire son épingle du jeu malgré les dures contraintes de la société iranienne. Autre artiste femme, Emmie Nume évoque quant à elle, dans ses deux grands portraits d’un homme et d’une femme, les abus de la boisson et ceux sans domicile fixe. Le tout échappe aux clichés des bords de mer, et distille, même dans un cadre idyllique contraignant, de subtils messages humanistes…
 

« L’art m’apaise, explique Dalila Amor. C’est aussi le but ici. J’ai passé ma vie à courir les foires pour être dans les premières à voir les œuvres. Le contexte de Teranka permet de sortir de cette pression du point rouge ! Ici, on peut voir et revoir une œuvre, sans price list et dans un contexte domestique. » Rien n’interdit de craquer pour une œuvre, sachant que la fréquentation très internationale de haut niveau de l’hôtel leur apporte une visibilité optimale.
Le cycle d’expositions, renouvelées, devrait se poursuivre au moins sur trois ans. Avec en ligne de mire, l'ambition d’instaurer une semaine d’échanges culturels, des concerts, de poser des sculptures dans une zone encore peu exploitée des jardins. Et même, de l’autre côté de la route d’accès à la mer, de créer en face de l’hôtel, un vaste parc de sculptures. Pour que l’art s’ancre au Teranka.

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