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L’art bien armé, une collection de tsuba

Publié le , par Claire Papon

Dans quelques jours, les coups de marteau récompenseront un ensemble de gardes de sabre des XVIIIe et XIXe siècles. D’une grande valeur esthétique, ces objets percés en leur milieu étaient destinés au passage de la lame. Focus sur un aspect de l’art japonais.

Signé Yosuishi, daté 1845. Hokei gata en sentoku, décor en taka zogan de cuivre et... L’art bien armé, une collection de tsuba
Signé Yosuishi, daté 1845. Hokei gata en sentoku, décor en taka zogan de cuivre et shibuichi de Wasobyoye sur le pouce d’un géant plus grand que le mont Fuji au clair de lune sur une face, sur l’autre de voiliers sur la mer en katakiri bori, h. 10,5 cm.
Estimation : 2 000/3 000 €

Le mois de février se déroulera-t-il sous le signe du Japon ? Peut-être bien… Une vente aux enchères et deux expositions, l’une au musée Guimet, l’autre au Palais de Tokyo, mettent en lumière un aspect particulier de l’art et de l’histoire du pays du Soleil-Levant : celui des armes et des armures. Sous le marteau, il s’agira d’une collection privée parisienne, constituée durant une quarantaine d’années en ventes publiques. Elle est consacrée aux tsuba, ces gardes de sabre de quelques centimètres de diamètre conçues pour protéger la main tenant le sabre et, en même temps, équilibrer la lame. Utilitaires, ces disques miniatures sont devenus au fil des siècles de véritables œuvres d’art. À la veille de fêter ses 80 printemps, notre collectionneur  «Monsieur J.P.B.»  a pris la décision de se séparer de ses objets, tous choisis pour le raffinement et l’originalité de leur décor.
 

Signé Toshimitsu, époque Meiji (1868-1912). Hakkaku gata en suaka et sentoku, décoré en taka zogan de shibuichi et cuivre doré d’un couple de hérons p
Signé Toshimitsu, époque Meiji (1868-1912). Hakkaku gata en suaka et sentoku, décoré en taka zogan de shibuichi et cuivre doré d’un couple de hérons parmi les roseaux, h. 10,5 cm.
Estimation : 1 200/1 500 €

Légendes et figures
Cet ensemble de cent vingt pièces en bon état de conservation  auxquelles s’ajoutent quelques menuki (petits ornements situés sous la tresse de poignée du sabre) et des kozuka (manches des petits couteaux disponibles à gauche sur le fourreau du sabre)  nous mène de l’époque Momoyama (1573-1603), pour les plus anciennes, aux périodes Edo (1603-1868) et Meiji (1868-1912), offrant un vaste panorama des techniques, des écoles et des décors utilisés. Ainsi, certains tsuba en fer sont travaillés en ajours, d’autres étant incrustés de métaux plus précieux, tels l’or, l’argent ou le cuivre. Les motifs végétaux  fleurs de cerisier, branches de bambou, feuilles de ginko, champignons, silhouettes de pins, pivoines, chrysanthèmes  cohabitent avec les animaux, du buffle au héron, en passant bien sûr par le dragon pourchassant la perle sacrée parmi les nuages ou les vagues écumantes… Enfin, si le mont Fuji, plus haut sommet du Japon avec ses 3 776 mètres, prête son cône parfait à ces tableaux miniatures, nombreuses sont les légendes et autres figures nippones à avoir été représentées par les artistes. C’est d’ailleurs parmi ce type de décors que sont attendus les meilleurs résultats, autour de 3 000 €. L’un met en scène un empereur regardant quatre personnages laissant leurs empreintes sur un rouleau, tandis que sur un autre le militaire Rochishin joue à kubi-hiki avec deux oni, démons populaires aux yeux globuleux : les adversaires, assis, doivent se faire tomber en tirant simultanément sur la corde passée autour de leur cou… Quant à Wasobyoye, sorte de Gulliver japonais, on peut le voir sur le pouce d’un géant plus grand que le mont Fuji.

 

3 QUESTIONS À
JEAN-CHRISTOPHE CHARBONNIER
Galeriste rue de Verneuil se consacrant à l’art samouraï depuis vingt-cinq ans, ce spécialiste mondialement reconnu a fourni de nombreux musées, dont le Louvre Abu Dhabi. Il est aussi commissaire invité de l’exposition «Daimyo, seigneurs de la guerre» au musée Guimet et conseiller scientifique de celle se déroulant au Palais de Tokyo.

Pourquoi cette fascination pour les armures japonaises ?
Dès l’adolescence, elles ont été pour moi des choses extraordinaires qui me faisaient voyager, dont je ne voyais que la beauté alors qu’elles avaient été réalisées pour faire la guerre… J’en oubliais leur destination pour ne m’intéresser qu’à l’objet lui-même. Mon champ se limite aux armures, ce qui n’a rien à voir avec les sabres, ni même avec les montures de sabre. Chez mes parents, j’ai toujours vu beaucoup d’objets. Comme je n’aime pas les armes, je me suis naturellement tourné vers les armures, qui vous protègent, vous permettent de conserver la vie, non de l’ôter. Elles permettent aussi de vous transformer, de devenir quelqu’un d’autre…

Comment se partage le marché des tsuba ?
Il existe en France de très belles collections d’armures, d’une part, mais aussi de tsuba. On en trouve aussi à Londres et aux États-Unis, où le niveau de connaissance est fabuleux, en Russie, en Belgique… Leur particularité est d’être spécialisées dans des champs précis, car la production a été énorme. Il existe peu de très grandes collections. Le marché domine toutefois au Japon, concernant les sabres et leurs montures. En Allemagne, il existe un ou deux collectionneurs très sérieux. Mais un fonds réussi peut ne contenir qu’une seule pièce ! Deux marchés cohabitent : celui des collectionneurs prêts à acheter des tsuba à plusieurs centaines de milliers d’euros et celui des amateurs, plus nombreux bien sûr. Il peut y avoir un chef-d’œuvre dans chacun de ces ensembles, y compris dans celui du 9 février ! Mais nous avons affaire à des collectionneurs relativement âgés, même au Japon. On note toutefois que le goût des Anglo-Saxons va davantage aux tsuba incrustés, ornementaux, et celui des Français ou des Belges, aux gardes en fer à décor ajouré, plus sobres. Depuis une dizaine d’années, on voit apparaître des collectionneurs chinois de tsuba. Une fois mises de côté les inimitiés, ils s’aperçoivent, y compris parmi la jeune génération, que l’art japonais est d’un immense raffinement.

Existe-t-il de fausses gardes de sabre ?
Oui, bien sûr, chinoises la plupart du temps. Mais, comme ce sont des objets très compliqués, les faux sont assez grossiers. Et ceux qui se font punir le méritent ! Il existe aussi de fausses signatures apocryphes au Japon, mais qui ont été apposées pas forcément pour tromper, plutôt comme signe de respect pour celui à qui le tsuba était destiné. 


L’âme du guerrier
Le décor des gardes correspondait souvent à la personnalité du samouraï qui les commandait à l’orfèvre. Plus le guerrier était d’un rang élevé, plus les tsuba étaient luxueux dans leur ornementation et la technique utilisée. Les plus anciens remontent à la période Nara (710 à 784). Mais c’est surtout au XVIIe siècle qu’ils deviennent des objets d’art à part entière, symbolisant le statut de leur possesseur. S’il existe encore aujourd’hui des facteurs de tsuba, les principales écoles, très spécialisées, se sont multipliées dès le XVIe siècle, la plus célèbre étant celle fondée par Goto Yujo (1453-1512), dont les œuvres destinées aux sabres de cérémonie étaient ornées de points en relief. C’est dire l’importance que revêtaient ces objets… Dans le bushido «la voie du guerrier», code destiné à régler selon l’honneur les comportements du samouraï lors des batailles de manière à garder une maîtrise intérieure , le sabre est considéré non seulement comme une arme de combat, mais aussi comme l’élément de transmission de l’esprit du guerrier sur ses actes. Il était donc normal qu’il soit forgé et décoré jusqu’à la perfection, sa beauté extérieure témoignant de la noblesse de son utilisateur. Objet sacré pour le samouraï, le sabre a pour pièce principale la lame, dont la pureté symbolise l’âme du guerrier. Aujourd’hui, le touriste occidental peut être surpris d’en voir autant d’exemplaires dans les musées japonais, alors que pour le public local, sauf celui des plus jeunes générations, de tels objets méritent d’y figurer.

 

Époque Edo, XIXe siècle. Nagamaru gata en fer à décor ajouré en yo-sukashi de deux demi-cercles ornés de fleurons et en ito sukashi de vagues écumante
Époque Edo, XIXe siècle. Nagamaru gata en fer à décor ajouré en yo-sukashi de deux demi-cercles ornés de fleurons et en ito sukashi de vagues écumantes, non signé, h. 8,4 cm.
Estimation : 300/500 €


Une multitude de collections possibles
Facile à collectionner, tant en raison de son prix  300/400 € pour les premiers modèles  que de ses dimensions, le tsuba séduit bien au-delà de l’amateur d’armes. À l’image de ce graphiste parisien, initié à l’art japonais par son arrière-grand-père, qui a commencé à réunir des pièces en fer, sans incrustations, à décor de fleurs de cerisier et de branches de bambou il y a vingt ans. «J’apprécie une esthétique sobre, ponctuée d’ajours, et je n’achète qu’en vente aux enchères», nous précise-t-il. Trouvera-t-il dans cette dispersion de quoi satisfaire sa curiosité ? Il y a fort à parier, tant le domaine est vaste. «Le tsuba, c’est presque comme une collection de timbres. Il y a eu une multitude d’écoles, de forgerons, d’incrustateurs, et donc autant de collections possibles», souligne le galeriste Jean-Christophe Charbonnier, spécialiste des armures japonaises. Aujourd’hui, les ciseleurs se comptent sur les doigts d’une main…

 

Début de l’époque Edo (1603-1868). Hokei gata en fer à décor incrusté en taka zogan de laiton, d’un dragon sur une face et d’un phénix aux ailes déplo
Début de l’époque Edo (1603-1868). Hokei gata en fer à décor incrusté en taka zogan de laiton, d’un dragon sur une face et d’un phénix aux ailes déployées sur l’autre, h. 8,5 cm.
Estimation : 1 000/1 500 €
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