L’art au ban des tribunaux

Le 24 juin 2021, par Vincent Noce

 

Aux Assises de l’expertise, l’avocat Christian Beer a alerté le marché de l’art sur la «durée délirante» des procédures pénales qui le secouent par saccades. Le 2 juin, le tribunal correctionnel de Paris devait ouvrir le procès de la galerie Belle et Belle pour le recel de centaines d’œuvres volées à la fille de Jacqueline Picasso et à celle d’Aimé Maeght. L’audience avait déjà été reportée un an plus tôt, au vu d’un certificat médical produit par sa propriétaire. Son état de santé n’a pas dû s’améliorer puisqu’elle en a produit un second, entraînant ce nouveau report, à janvier prochain. Les plaintes datent de 2011. L’enquête a dû démêler un écheveau de transferts, de sociétés offshore et de dénégations. Pourtant, les faits sont assez simples : un homme à tout faire, qui avait copié les clés des maisons, a avoué le vol et la vente du butin à un intermédiaire. Il faudra quand même compter une quinzaine d’années pour voir aboutir l’instance, si elle se poursuivait jusqu’en cassation. La France est régulièrement condamnée pour la longueur de ses procédures. Mais s’il y a bien un domaine dans lequel l’abus est devenu le principe, c’est celui des infractions en matière d’art. En 2015, les galeries Kraemer, Aaron ou Lupu ont été englouties dans une série de scandales de faux mobilier. Même si elles proclament leur innocence, l’affaire de la vente de faux sièges XVIIIe est relativement claire, les deux auteurs ayant cédé aux aveux. Mais Bill Pallot n’a été entendu que deux fois en cinq ans, par une juge apparemment excédée d’avoir hérité de ce dossier. Il y a six ans, Catherine Hutin-Blay, fille de Jacqueline Picasso, a porté plainte après la disparition de dizaines de ses œuvres conservées dans un box loué à Gennevilliers. L’instruction semble redémarrer, mais aucune confrontation n’a eu lieu entre les deux mis en examen, le transitaire Olivier Thomas et le marchand Yves Bouvier. Et cela fait une décennie maintenant qu’Artcurial a dispersé à Deauville 250 faux incunables de la photographie sans qu’apparaisse à l’horizon le procès des deux marchands qui les avaient placés en vente. Il a fallu attendre sept années pour obtenir la remise d’une expertise scientifique.

Des magistrats portent un mépris singulier au patrimoine artistique – ou lui prêtent en tout cas bien moins d’intérêt qu’aux crimes dont les dossiers s’empilent sur leur bureau.

Pour l’affaire Aristophil, depuis 2013, de sérieux moyens ont été mis au service d’une enquête tentaculaire sur une escroquerie présumée portant sur plus de 850 M€. L’instruction est normalement terminée, mais le renvoi devant le tribunal attend deux délibérés de la chambre de l’instruction. Très peu des 18 000 clients ont pu être indemnisés. À l’instar des victimes, policiers et gendarmes se désespèrent de voir aboutir un travail difficile et acharné. Manifestement, certains suspects jouent la montre. La Justice souffre d’un manque de moyens qui n’est pas digne d’une grande démocratie. Mais la faute revient aussi à des magistrats qui portent un mépris singulier au patrimoine artistique –  ou lui prêtent en tout cas bien moins d’intérêt qu’aux crimes dont les dossiers s’empilent sur leur bureau. Tous les protagonistes sont atteints par une effarante négligence collective, portée au paroxysme par les récentes fermetures des tribunaux. Les victimes se tournent vers le tribunal civil pour se faire rembourser de leurs dommages, mais fréquemment leur sort est renvoyé à l’issue de la procédure pénale. Les marchands accusés en place publique ne peuvent se défendre devant une cour. Surnommé par les médias «le Madoff français», le fondateur d’Aristophil a vu ses comptes saisis, son entreprise liquidée et son stock dispersé, sans jugement. Au final, le marché du manuscrit a implosé, celui du mobilier ancien a été abattu – entraînant une institution comme la Biennale –, le château de Versailles est éclaboussé, le monde de l’art tout entier est dégradé, sans que la Justice n’ait fait émerger une vérité réparatrice. Dans une nation qui prétend défendre sa place sur le marché de l’art mondial, cette contradiction n’atteint pas l’entendement des gouvernants.

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