L’arme secrète des Invalides

Le 04 janvier 2018, par Philippe Dufour

Une série de préemptions nous rappelait l’année dernière la présence, discrète mais efficace, du musée de l’Armée dans les salles. Une veille qui s’inscrit dans une politique d’acquisitions innovante et élargie.

Affiche A la suite du grand malheur qui a frappé la FRANCE…, Liverpool, 1940, 76 x 51 cm. Préemptée à 4 463 €. Paris, 25 janvier 2012, Drouot-Richelieu, Tajan OVV.
© Paris - Musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais/ Christophe Chavan

En novembre 2017, une œuvre à la fière allure a intégré officiellement les collections du musée de l'Armée : le Portrait de Joachim Murat (1764-1815), prince français et maréchal de l'Empire, peint en 1805 par François Gérard, et ce, dans sa version «princeps». Déclarée «trésor national» à la suite d'une décision de refus du certificat d'exportation, la toile, mise en dépôt par le prince Lucien Murat en 1997, est finalement achetée 2 M € à la descendance du modèle, avec le concours exceptionnel du ministère de la Défense et du ministère de la Culture et de la Communication au titre du Fonds du patrimoine. D'autres acquisitions de première importance l'avaient précédée, comme celles, en 2014, de l'habit de cérémonie du maréchal Ney, estampillé «trésor national» lui aussi, et, en 2015, du glaive de membre du Directoire de Lazare Carnot, entré dans les collections par dation en paiement de droits. Et la préemption dans tout cela ? Au sein d'une politique d'enrichissement diversifiée, nourrie de dons, de legs et d’achats, son usage ne représente qu'une petite part des acquisitions, environ deux à trois par an (3,7%). Mais le 22 février dernier, ce mode opératoire connaît son heure de gloire, avec la dispersion des souvenirs du général Marchand à Lyon : le chiffre record de quarante-quatre préemptions de l'Etat est alors proclamé par la maison De Baecque, à Lyon. Conservé religieusement dans sa descendance, ce fonds patrimonial illustrant toutes les missions d’un officier hors pair  dont une traversée de l’Afrique d’ouest en est, et l’épisode crucial de Fachoda  ne pouvait qu’attiser l’intérêt des archives et des institutions muséales, et en particulier celui du musée de l’Armée, sis aux Invalides. En tête des dix lots raflés par ce dernier, cette épée avec la garde décorée de l’effigie d’Hathor (20 000 €, voir photo page de gauche), qui avait été offerte au commandant en 1899, par le journal La Patrie. Il y avait aussi un authentique bouclier du royaume éthiopien (5 500 €) en cuir d’hippopotame, ou encore le dolman qu’il porta de 1882 à 1892 (2 125 €), pour ne citer que les plus significatifs. Tous ces témoins précieux ont rejoint les importantes séries hébergées aux Invalides, composées d’armures, armes, pièces d’artillerie, emblèmes, uniformes, ordres, figurines, peintures, sculptures et autres estampes…
Une histoire mouvementée
Aujourd’hui dotée du label «musée de France», l’institution est née en 1905, de la fusion du musée d’Artillerie et du musée historique de l’Armée, tous deux déjà dans les murs. Du premier, elle a hérité des pièces rassemblées sous la Révolution en 1796, à partir de ce qu’il subsistait, après vols et dispersions, de deux illustres collections : les armes et armures conservées au Garde-meuble de la Couronne et celles des princes de Condé. À quoi s’ajoutaient encore des fonds provenant du Louvre, de Vincennes, du château de Pierrefonds et des dons de Napoléon III. Du second, fondé en 1896 par la société La Sabretache, dont le président n’est autre que le peintre Édouard Detaille, elle reçoit un fonds militaire constitué sur le modèle des salles rétrospectives de l’Exposition universelle de Paris de 1889. Aujourd’hui, parmi les séries les plus prestigieuses du musée, on peut citer les modèles d’artillerie, uniques au monde, et un ensemble exceptionnel de pièces du XIXe, relatives à Napoléon Ier et ses maréchaux.

 

La salle Restauration-monarchie de Juillet au musée de l’Armée, Invalides.
La salle Restauration-monarchie de Juillet au musée de l’Armée, Invalides. © Paris - Musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais/ Christophe Chavan



Des acquisitions à la loupe
La préemption, c'est en quelque sorte l'arme ultime : «Elle se décide en fonction de l’importance et de l’intérêt de l’œuvre pour l’État et ses collections», souligne Émilie Robbe, conservateur du Département moderne, «et pour des pièces pour lesquelles il n’y aura pas de seconde chance». Si l’équipe des conservateurs est en première ligne pour effectuer une veille sur tout ce qui passe en salle des ventes, aidée en cela par les signalements de commissaires-priseurs et d’experts, c’est à un service central du ministère des Armées qu’il revient de piloter la mise en place des dossiers : la Dpma, ou Direction du patrimoine, de la mémoire et des archives. Comme le précise Alexis Neviaski, chef de la délégation des patrimoines culturels au sein de la Dpma, «les demandes vont principalement émaner des institutions classées “établissements publics”, comme les musées de l’Armée, de la Marine, de l’Espace et de l’Aviation». Pour en revenir à l’exemple révélateur de la vente Marchand, on constate qu’outre les collections publiques, d’autres services ont aussi pu bénéficier du système de la préemption, telles les Archives. Le Service historique de la Défense a ainsi récupéré la correspondance d’Afrique, soit plus de mille documents (15 000 €), tandis que les Archives nationales d’Outremer optaient pour le manuscrit autographe sur la mission dans les territoires mandingues, un journal personnel (11 250 €). Une fois les choix bien établis, reste cependant à convaincre le ministère de la Culture, dont dépendent tous les musées de France, qui donnera ou non le feu vert, avec sa participation financière ou pas. La pertinence de la préemption passe alors par le filtre d’une commission scientifique interministérielle, qui se compose de conservateurs, de représentants des autres musées nationaux et parfois d’un spécialiste extérieur et d’un restaurateur. S’impose alors une nouvelle vérification pour s’assurer que d’autres structures nationales ne sont pas intéressées. Il en va ainsi de certains souvenirs napoléoniens, qui pourraient avoir leur place tant aux Invalides qu’à Fontainebleau ou à la Malmaison, ou encore des «incunables» de la photographie de guerre (comme un tirage du Cimetière de Melegnano, le lendemain de la bataille, le 10 juin 1859, préempté à 992 €, le 8 juin 2011 à Drouot, chez Beaussant Lefèvre OVV). Cette pratique débute sous le second Empire, avec les conflits d’Italie ou de Crimée, et laisse des témoignages propres à séduire à la fois les musées de l’Armée et d’Orsay, voire la Bibliothèque nationale de France…
À la recherche du chaînon manquant
Bien entendu, ces achats obéissent à une stratégie mûrement réfléchie. Une tactique qui s’oriente dans deux directions somme toute indissociables. La première est de compléter des séries d’objets, la pièce convoitée s’avérant alors un véritable chaînon manquant, à l’image d’une arme royale, une platine au chiffre de Louis XIII, préemptée à 18 000 € le 1er juin 2007 (Digard OVV). Celle-ci était passée par le Garde-meuble avant de se volatiliser, et s’est révélée après l’examen représenter un stade intermédiaire entre la platine à rouet et celle à silex, desquelles le musée possède déjà de nombreuses variantes. Plus récemment, le 8 juin 2016, une Vue de la statue de Napoléon Ier située dans le déambulatoire du tombeau impérial des Invalides à l’aquarelle par le jeune Charles Garnier faisait son entrée dans les collections, préemptée (1 875 €, Delorme et Collin du Bocage OVV) car étant un témoignage unique d’une étape jusqu’alors inconnue dans la présentation des souvenirs de l’Empereur. La seconde tendance, tout aussi importante, consiste à combler les manques affichés dans certains domaines. Ainsi, à l’opposé de la grande histoire officielle évoquée plus haut, celle des princes et des maréchaux, il s’avère souvent plus ardu de rassembler les témoignages sur la base. «La véritable lacune aujourd’hui, c’est la vie quotidienne et le regard de la troupe, explique Sylvie Le Ray-Burimi, conservateur du Département iconographique, car il est difficile de débusquer les équipements et modestes accessoires, disparus, recyclés ou dispersés pour la plupart.» Cette recherche concerne aussi les représentations non officielles (carnets de dessins, photographies, etc.) produites par les soldats et s’applique à toutes les époques, jusqu’aux conflits les plus récents. Certaines périodes constituent également une préoccupation majeure, et tout particulièrement l’histoire contemporaine. Ainsi, illustrant un chapitre méconnu de la Seconde Guerre mondiale, une affiche rarissime de la France libre (4 463 €) rejoignait les Invalides le 25 janvier 2012 (voir photo page de gauche) : réalisée à Liverpool en 1940, à destination des marins français regroupés en Angleterre, elle fait suite à l’Appel du 18 juin du général de Gaulle. Toutefois, c’est surtout après 1945 que les collections doivent être étoffées, en particulier pour ce qui concerne la fin de l’empire colonial et la guerre froide : «D’ailleurs, pour ces épisodes récents, il n’y a pas encore de salles ; mais on envisage leur ouverture dans un futur très proche», conclut Émilie Robbe. De nombreuses et belles préemptions en perspective ! 

 

Épée d’honneur par Marquet de Vasselot, 1899, offerte au commandant Marchand, bronze argenté, émaux cloisonnés, l. 98 cm. Préemptée à 20 000 €. Lyon,
Épée d’honneur par Marquet de Vasselot, 1899, offerte au commandant Marchand, bronze argenté, émaux cloisonnés, l. 98 cm. Préemptée à 20 000 €. Lyon, 22 février 2017. De Baecque & Associés OVV. M. Dugoujon.


 

À voir
«Dans la peau d’un soldat : de la Rome antique à nos jours»  
Musée de l’Armée - Hôtel national des Invalides, 129, rue de Grenelle, Paris VIIe.
Jusqu’au 28 janvier 2018.
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