L'archéologie en France, un chantier perpétuel

Le 11 juin 2020, par Annick Colonna-Césari

Le sous-sol français regorge de richesses sans cesse remises au jour. Explications à l’occasion de la 11e édition des Journées européennes de l’archéologie.

Vix, vue zénithale de la fouille ; le tumulus apparaît, vaste aménagement de pierres et de terre (Côte-d’Or).
© Denis Gliksman, Inrap

Cette édition ne ressemblera pas tout à fait aux précédentes, Covid-19 oblige. Elle aura néanmoins bel et bien lieu, sous un format rebaptisé « #Archeorama ». Les visites de chantiers ou de musées ont en effet été adaptées aux petits comités qu’impose le respect des normes sanitaires, et en contrepartie, d’importantes ressources numériques seront mises en ligne, donnant notamment accès aux dernières opérations de fouilles, explique Dominique Garcia, directeur de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives). De quoi satisfaire les curieux, de plus en plus nombreux, si l’on en juge par le succès grandissant de la manifestation. Sur le territoire, sont d’ailleurs opérées chaque année un bon millier de fouilles, donnant lieu à des trouvailles aussi nombreuses que variées. Récemment, un campement de chasseurs-cueilleurs magdaléniens a été mis au jour en Essonne ainsi qu’un alignement de menhirs en Auvergne et des sculptures gauloises en Bretagne, ou encore deux dents de lait de mammouth dans le Bas-Rhin et dans le Pas-de-Calais, une galette de pain carbonisée remontant à l’âge de fer… Un chantier focalise en ce moment l’attention, celui de Narbonne. Dans cette ville, où sera inauguré fin 2020 « Narbo Via » – musée consacré à l’histoire romaine de la région –, on a exhumé une nécropole antique contenant un millier de sépultures. « Un témoignage exceptionnel », se réjouit Dominique Garcia.
Les trente désastreuses
L’archéologie nationale n’a pourtant pas toujours constitué la priorité des professionnels. Au XIXe siècle, les racines de la culture des élites se trouvaient en Égypte, en Orient ou en Grèce. Et ce sont des amateurs, notables ou érudits qui, sur leurs propres deniers, fouillaient le sol français, à l’instar de Jacques-Gabriel Bulliot, négociant en vin, parti sur les traces de l’ancienne Bibracte, capitale gauloise, au mont Beuvray. Ce désintérêt explique en partie l’indifférence des pouvoirs publics face aux destructions des trente Glorieuses, ou plutôt « trente désastreuses », rectifie Jean-Paul Demoule, ancien directeur de l’Inrap, auteur de l’ouvrage Aux origines de l’archéologie (éditions La Différence). De fait, une partie du Paris médiéval a été engloutie lorsqu’on a creusé le fameux « trou des Halles », et le forum romain de Lutèce a disparu pendant la construction du parking de la rue Soufflot. Lyon, Marseille, Orléans, Rennes et d’autres villes encore ont, durant la même période, subi des dommages irréversibles similaires. De même, avant la décennie 1980, les autoroutes et lignes ferroviaires édifiées n’ont fait l’objet d’aucune surveillance archéologique. « Lorsqu’on sait que, de nos jours, on découvre en moyenne un site tous les kilomètres, on mesure l’ampleur des pertes », observe Jean-Paul Demoule.

Pour la relance, citation de Garcia avant-dernière colonne : Notre vision des Gaulois barbares … d'une véritable activité économique.

Sans cesse remises au jour
La prise de conscience du désastre, née dans ces années-là, a exacerbé les tensions avec promoteurs et élus locaux. Toutefois, face à la multiplication des scandales, une loi dite de l’« archéologie préventive » a finalement été votée en 2001, accompagnée de la création de l’Inrap, sous la double tutelle des ministères de la Culture et de la Recherche. Le principe est simple. En amont des travaux d’aménagement, avant le ballet des tractopelles, le terrain est soumis à un diagnostic, réalisé par l’Inrap ou par l’un des services agréés des collectivités territoriales. Lorsqu’un site est détecté, l’État prescrit des fouilles, que financent les aménageurs eux-mêmes. Les vestiges retrouvés sont ainsi enregistrés et documentés, et certains sont transportés dans les centres de conservation régionaux. Les données recueillies sur le terrain sont ensuite interprétées par les archéologues, chargés de remettre un rapport au ministère de la Culture. Une chose est sûre : avec le temps, les aménageurs ont intégré cette contrainte dans leurs plannings et budgets, tandis que les déclarations hostiles des élus se sont raréfiées. Ainsi, 90 % de l’activité archéologique est aujourd’hui préventive. Le reste relève de l’« archéologie programmée » qui, pratiquée depuis le XIXe siècle, est dirigée par des chercheurs du CNRS, des universitaires et des enseignants, y compris étrangers, européens ou américains.

 

La chambre funéraire de la tombe étrusque d’Aléria (Corse), IVe siècle avant notre ère. © ROLAND HAURILLON
La chambre funéraire de la tombe étrusque d’Aléria (Corse), IVe siècle avant notre ère.
© ROLAND HAURILLON
L’anthropologue de l’Inrap, Catherine Rigeade, travaille au dégagement de la sépulture de culture étrusque (datée du IVe siècle avant notr
L’anthropologue de l’Inrap, Catherine Rigeade, travaille au dégagement de la sépulture de culture étrusque (datée du IVe siècle avant notre ère).
© ROLAND HAURILLON

Davantage de découvertes
La reconnaissance officielle de l’archéologie préventive a donc joué un rôle essentiel dans la préservation des « archives du sol ». D’autant que chaque année, cinquante mille hectares sont livrés aux bulldozers, soit « l’équivalent d’un département tous les huit ou dix ans », précise Jean-Paul Demoule. On pourrait toutefois faire mieux, pense ce dernier. Faute de moyens, en effet, seuls 25 % des terrains à aménager sont soumis à un diagnostic préliminaire. « En général, explique-t-il, on se concentre sur les grandes surfaces, supposées être les plus propices aux découvertes. » En outre, nombre de professionnels déplorent que le domaine des fouilles proprement dit ait été ouvert au marché, et ceci dès 2003. Depuis, les services publics se retrouvent concurrencés par des sociétés privées spécialisées, dont certaines cassent les prix, au détriment de la qualité de leur mission. Une position que conteste Christian Cribellier, adjoint scientifique au sous-directeur de l’archéologie, du ministère de la Culture. Il est un point sur lequel tout le monde s’accorde : l’archéologie préventive a favorisé le développement du secteur. Alors qu’au début des années 1970, la France comptait six cents archéologues, elle en recense à présent quatre mille. Les chantiers de fouilles étant répartis sur l’ensemble du territoire, la discipline s’est popularisée. « Nos concitoyens ont compris que l’archéologie ne concernait pas que la Grèce ou l’Amérique du Sud et ont commencé à s’y intéresser », analyse Christian Cribellier. La discipline elle-même a progressé. Et pour cause : « Nous avons fait en vingt ans, bien plus de découvertes que durant le siècle précédent », constate Dominique Garcia. Le champ chronologique s’est simultanément élargi. « Jusqu’aux années 1970, la discipline s’arrêtait à Charlemagne, aux environs de l’an 800. Ensuite, commençait l’ère des châteaux, qu’on estimait relever de l’histoire de l’art ou de l’Histoire tout court », rappelle Jean-Paul Demoule. Aujourd’hui, l’histoire archéologique de la France remonte à l’ère paléolithique et s’étend jusqu’à nos jours, ou presque.


 

Plaque funéraire en marbre inscrite, Narbonne, site de la nécropole antique (Occitanie).
Plaque funéraire en marbre inscrite, Narbonne, site de la nécropole antique (Occitanie).

Nouveaux champs d’investigation
En conséquence, les connaissances se sont considérablement étoffées, voire modifiées. « Notre vision des Gaulois barbares, telle que les Romains nous l’avaient transmise, a radicalement changé, car nous avons découvert un peuple doté d’une organisation urbaine et d’une véritable activité économique », témoigne Dominique Garcia. Parallèlement, de nouveaux domaines d’investigation sont apparus, à commencer par l’archéologie industrielle. Fondée sur l’exploration des sites de production, elle fournit de précieuses informations sur l’évolution des techniques ou l’organisation du travail. Plus récemment, s’est également développée une archéologie liée aux conflits du XXe siècle. De la Marne à la Champagne-Ardenne et à la Normandie, elle permet pour sa part d’étudier les tactiques militaires, les systèmes de défense, les conditions de vie dans les tranchées ou les abris. Et ce n’est pas fini. « L’implantation d’éoliennes off shore ou la pose de câbles de télécommunications dans les océans relancent actuellement l’archéologie sous-marine », ajoute Christian Cribellier. L’Histoire, donc, continue de s’écrire.

 

à savoir
11e édition des Journées européennes de l’archéologie.
Du 19 au 21 juin 2020.
www.journees-archeologie.fr/c-2020/accueil
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