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L’appartement du Dauphin à Versailles restauré

Publié le , par Mylène Sultan

L’un des plus beaux appartements du château de Versailles, de style rocaille, rouvre ses portes au public après deux ans de restauration. Un chantier et un remeublement complexes, mais exemplaires.

La bibliothèque du Dauphin. © Château de Versailles, T. Garnier L’appartement du Dauphin à Versailles restauré
La bibliothèque du Dauphin.
© Château de Versailles, T. Garnier

C’est pour sortir son fils aîné du profond chagrin dans lequel la mort de sa jeune épouse l’avait jeté que Louis XV, le Bien-Aimé, décida d’aménager pour le dauphin de France Louis-Ferdinand un appartement nouveau, bien situé et magnifiquement décoré. À cette date, en 1747, Ange-Jacques Gabriel (1698-1782) est Premier architecte du Roi. Avec son ornemaniste préféré, le Flamand d’origine Jacques Verberckt  (1704-1771), il forme un duo exceptionnel qui a déjà fait ses preuves : Gabriel dessine, Verberckt interprète, dans un style rocaille des plus riches. Pour l’appartement du dauphin, ces deux-là vont se surpasser, créant un cadre merveilleux propre à le sortir de sa mélancolie et à donner de l’élan au nouveau couple qu’il forme désormais avec Marie-Josèphe de Saxe – épousée quelques mois seulement après la perte de l’infante Marie-Thérèse d’Espagne, très aimée de lui et morte à 20 ans des suites de couches. L’appartement choisi pour les jeunes mariés, dans lequel ont précédemment vécu Monseigneur – fils de Louis XIV –, le Régent puis Louis XV dans sa jeunesse, bénéficie du plus bel emplacement : dans le corps central du château, sous la galerie des Glaces, le salon de la Paix et la chambre de la reine. Se déployant face au parterre d’eau qui reflète l’éclat du soleil et jusqu’à l’angle du bâtiment ouvrant sur le parterre du Midi, le logement du dauphin est inondé de lumière. «Sa disposition répond aux canons habituels des appartements royaux, précise Frédéric Didier, architecte en chef des monuments historiques : d’abord une salle des gardes, essentielle dans ce palais ouvert au public, une première antichambre puis une seconde, débouchant sur la chambre, le grand cabinet, et enfin une pièce intime jouxtant l’appartement de la dauphine, que Louis-Ferdinand fera transformer en bibliothèque en 1755.»
 

La chambre du Dauphin. © Château de Versailles, Didier Saulnier
La chambre du Dauphin.
© Château de Versailles, Didier Saulnier

Le triomphe du grand style
L’appartement est somptueusement orné, ce qui, dans cette logique de progression en majesté propre à toute demeure princière, atteint son paroxysme dans le grand cabinet. Dans cette pièce de réception, éclairée par de nombreuses portes-fenêtres et six grands miroirs, Gabriel et Verberckt conçoivent un décor dans le grand style rocaille triomphant, sculptant de merveilleuses guirlandes sur la bordure des trumeaux et l’encadrement des miroirs, sur les volets intérieurs, les dessus de porte et les plafonds, garnissant la grande cheminée en marbre d’un masque central et de grandes agrafes sur les côtés, commandés au bronzier Caffieri. «Il s’agit toutefois d’un style rocaille assagi, contrôlé, maîtrisé, plus symétrique et moins extravagant que le rococo allemand par exemple, souligne Laurent Salomé, directeur du musée national des Châteaux de Versailles et de Trianon (voir Gazette n° 25 de 2017, page 222). Ici, point d’enroulements trop marqués ni d’ailes de chauve-souris ! Ce qui importe, c’est la convenance, le solennel, la majesté du lieu.» Resté dans sa splendeur jusqu’à la mort de la dauphine en 1767 – suivant de peu celle du dauphin, survenue deux ans plus tôt –, l’appartement connaît par la suite différents réaménagements et un bouleversement total au XIXe siècle, lorsque Louis-Philippe transforme le palais en un monument national dédié «à toutes les gloires de la France» en 1837. «Dans l’ancien grand cabinet, les boiseries sont arrachées, les cheminées mises en réserve et dans ces pièces du rez-de-chaussée baptisées “salle des Amiraux”, “des Connétables” ou “des Guerriers célèbres”, on installe des portraits à touche-touche sur les murs», rappelle Frédéric Didier. Ces espaces très mutilés, rendus toutefois à leur fonction première à la fin du XIXe siècle par l’éminent conservateur – de 1892 à 1920 – Pierre de Nolhac puis lors des restaurations des années 1980, ont donné bien du fil à retordre aux équipes qui ont travaillé à la restauration du Grand Cabinet, rouvert à la visite depuis le 1er avril. «La seule restitution des boiseries a demandé quelque dix mille heures de travail», précise Frédéric Didier : une entreprise colossale, précédée d’études approfondies des croquis de Gabriel, devis, éléments décoratifs comparables, permettant le dessin, la création de maquettes puis la réalisation proprement dite de cette sculpture extrêmement sophistiquée, qu’il a fallu dorer avec délicatesse pour qu’elle ne «crache» pas, selon le mot de Frédéric Didier.
 

Le grand cabinet du Dauphin. © Château de Versailles, T. Garnier
Le grand cabinet du Dauphin.
© Château de Versailles, T. Garnier

Restitution d'un cadre princier
Parallèlement à ce morceau de bravoure – rendu possible grâce au mécénat de la Société Baron Philippe de Rothschild –, les équipes d’artisans d’art œuvraient à la restauration de la chambre du Dauphin, relativement épargnée par les transformations du XIXe siècle, ainsi qu'à celle de la merveilleuse petite bibliothèque, une pièce privée témoignant du souci d'intimité initié par Louis XV. Là aussi, une tâche ardue attendait les architectes : les moult interventions n’avaient laissé de la pièce d’origine qu’une seule et unique porte ! Miraculeusement préservée, elle a donné le diapason de ce décor au naturel tout en fleurs et putti dansants, décliné dans des tons bleus et blancs, délicats comme une porcelaine. L’ameublement a bien entendu constitué la dernière étape du chantier, avec cette fois en filigrane une interrogation : fallait-il restituer le cadre de vie de Louis-Ferdinand, fils de Louis XV, pour lequel ce somptueux décor fut créé ? Celui du premier garçon de Louis XVI, Louis-Joseph de France, disparu dans sa huitième année en mai 1789 ? Ou celui de son cadet Louis-Charles, duc de Normandie et futur Louis XVII, mort à la prison du Temple ? D’ordinaire à Versailles, la règle suivie est celle édictée par Pierre de Nolhac : viser l’état du château au 6 octobre 1789, quand la famille royale le quitte pour les Tuileries. Légère entorse à ce principe, l’appartement du Dauphin a été restitué dans un admirable décor Louis XV, mais avec un mobilier d’époque Louis XVI. S’y trouvent ainsi quelques meubles et objets provenant de l’appartement et d’autres résidences, des sièges de Marie-Antoinette, des éléments du salon de la duchesse d’Harcourt, épouse du précepteur du petit Louis-Joseph et qui habitait avec son mari dans les appartements de la Dauphine, mitoyens à celui du Dauphin. L’ameublement témoigne également des différentes personnalités ayant vécu là : qui en étant marié, qui en dormant sous la protection d’un gouverneur, qui en utilisant le grand cabinet comme espace de réception, comme lieu d’éducation, de repos ou pièce de vie. Des meubles prestigieux ont trouvé place dans ces pièces, comme le bureau plat signé Bernard II Van Risen Burgh – dit BVRB –, livré en 1745 pour le fils de Louis XV, ces bergères issues du mobilier «des couches» de Marie-Antoinette, dans lequel elle se reposait en 1785 en attendant son second garçon… Dans le grand cabinet ont été installés le magnifique globe d’Edme Mentelle – un dépôt de la BnF –, commandé en 1786 pour l’éducation des enfants de France, ainsi que le mobilier figurant autrefois dans le salon de la duchesse d’Harcourt. Dans la chambre tendue de damas vert, outre le lit «à la duchesse», le paravent et les nombreux pliants, le visiteur remarquera un grand bas d’armoire en acajou. Spécialement conçu pour Louis-Joseph de France et livré par Guillaume Benneman en 1787, celui-ci présente des angles arrondis, un aspect uniformément lisse, et est dépourvu de tout ornement de bronze sur lequel l’enfant aurait pu se blesser : «une vigilance de l’administration du Garde-Meuble de la Couronne, qui témoigne du soin accordé alors au dauphin de France dans une dynastie où, depuis Louis XIII, la ligne de succession est souvent réduite à un seul héritier mâle», souligne Bertrand Rondot, le conservateur en chef en charge du mobilier et des objets d’art. La magnificence des lieux dit aussi combien le dauphin était précieux pour la Couronne et sa pérennité.

à voir
Appartement du Dauphin,
château de Versailles (78), tél. : 01 30 83 78 00,
www.chateauversailles.fr
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