L’Antiquité rêvée d'un peintre marginal à sa manière, Turpin de Crissé

Le 11 février 2021, par Philippe Dufour

En forme de testament pictural, cet impressionnant panorama brossé par Turpin de Crissé invite à un merveilleux voyage dans le temps. Une œuvre qui témoigne autant de la virtuosité de son auteur, que de ses remarquables connaissances archéologiques.

Lancelot-Théodore, comte Turpin de Crissé (1782-1859), Vue imaginaire d’un port antique, 1854, toile d’origine monogrammée et datée, en bas au centre, «TT/1854», 107 161,5 cm ; cadre d’origine en bois et stuc doré et peint portant un cartouche dédicacé : «A Maurice de Marigny/Témoignage/d’estime et d’amitié/ MDCCCLVI».
Estimation : 80 000/100 000 €

En ce début du XIXe siècle, l’étape imposée dans la carrière de tout artiste européen demeure le voyage en Italie, véritable musée à ciel ouvert qui permet d’appréhender ce que fut réellement la civilisation gréco-romaine. Arpentant Rome, Pompéi ou les temples grecs de Sicile, peintres, sculpteurs et architectes peuvent ainsi reconstituer une Antiquité idéale à partir de leurs précieux relevés. Parmi ces adeptes d’un âge d’or évanoui, Lancelot-Théodore Turpin de Crissé occupe une place de choix, qu’illustre avec éclat ce grand panorama de 1854 : la Vue imaginaire d’un port antique. L’œuvre, datant de la fin de sa vie, résume tous les talents d’un homme, sur le berceau duquel les muses bienveillantes semblent s’être penchées. Né dans une famille aristocratique, son cercle familial se compose d’artistes amateurs… qui seront aussi ses seuls professeurs. Son père, Henri-Roland-Lancelot, colonel de hussards, poursuit parallèlement une carrière de peintre, et finit par entrer à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1785. Quant à sa mère, Émilie-Sophie de Montullé, elle peint des miniatures pour survivre pendant la Révolution. Plus décisive encore s’avère l’influence de son parrain et mentor, Marie-Gabriel-Florent-Auguste de Choiseul-Gouffier.
Une passion dévorante pour l’Italie
Le comte de Choiseul a non seulement été ambassadeur auprès de la Sublime Porte, un écrivain célèbre par son Voyage pittoresque de la Grèce, mais aussi un grand collectionneur d’antiquités, dont certaines font aujourd’hui la fierté du musée du Louvre… C’est lui qui mettra le pied à l’étrier au jeune Lancelot, en l’envoyant terminer ses études dans la Ville éternelle en 1807. À son retour en France, Turpin de Crissé est nommé chambellan auprès de l’impératrice Joséphine, dont on chuchote bientôt qu’il est devenu l’amant… Mais la véritable maîtresse de l’artiste demeure à tout jamais l’Italie : de 1816 à 1829, alors qu’il occupe différents postes administratifs à l’Académie des beaux-arts et dans les musées royaux, il n’y séjournera pas moins de trois fois. Il est vrai que la péninsule constitue l’une de ses principales sources d’inspiration ; pour la plupart, ses toiles présentées chaque année au Salon représentent les paysages et les villes du sud du pays, du Latium à la Campanie. Certains de ses dessins pittoresques seront également publiés en 1828, sous forme d’un carnet de trente-neuf planches, intitulé Souvenirs du golfe de Naples et dédicacé à la duchesse de Berry. Cependant, avec l’accession au pouvoir de Louis-Philippe, Turpin de Crissé, légitimiste convaincu, se retire de ses fonctions officielles pour se consacrer à son art. Il peint moins, cependant, car sa nouvelle passion, désormais, est de collectionner ; des toiles des maîtres anciens ou de ses contemporains, mais aussi des pièces archéologiques de tout premier ordre. À sa mort en 1859, la plus grande partie de ses trésors (estimée à près d’un million de francs de l’époque) sera léguée au musée des beaux-arts d’Angers.
Du paysage néoclassique au courant néo-grec
Introduit dans les sphères du pouvoir, Turpin de Crissé l’aristocrate semble avoir cultivé une certaine indépendance par rapport au reste du monde de l’art. Son expression picturale ne s’en inscrit pas moins dans le courant du paysage néoclassique, initié par Pierre-Henri de Valenciennes et développé par Achille-Etna Michallon ou encore Jean-Victor Bertin. Ce type de compositions, obéissant à des règles précises, prend comme prétexte des sujets tirés de l’histoire ancienne, parfois de la mythologie, pour représenter une nature idéalisée. Chez notre peintre, à cette filiation s’ajoute à partir des années 1840 une nouvelle influence : les apports du courant «néo-grec». Ses adeptes – de Jean-Léon Gérôme à Charles Gleyre, en passant par Dominique Papety – prônent une ligne nette et un coloris plus synthétique. À l’évidence, Turpin de Crissé s’en est souvenu dans sa Vue imaginaire d’un port antique animée de multiples personnages, au traitement réaliste, qui lui donnent l’aspect cinématographique d’un «péplum». Comme le souligne Jérôme Montcouquiol, chargé de recherche du cabinet Turquin : « Cette œuvre, où se mêlent peinture de paysage classique et passion pour l’archéologie, est un peu l’aboutissement de tout ce que l’artiste a aimé et pratiqué durant sa vie entière. »
Retour en Grande-Grèce
Destiné à son ami Maurice de Marigny – ce que précise le cartouche signé du monogramme « TT » –, le panorama de Turpin de Crissé nous convie aujourd’hui à un voyage dans le temps. Il prend la forme d’une reconstitution, la plus fidèle possible, d’une ancienne colonie grecque en Sicile… Ainsi, la cité représentée pourrait bien être Messine, fondée en 743 av. J.-C. par les Chalcidiens, et dont on reconnaît la caractéristique forme courbe du bassin. L’activité de ce grand port de la Grande-Grèce se déroule devant des entrepôts à arcades, où des marins déposent des marchandises tirées des galères. Au-dessus des quais, s’élève un temple corinthien probablement dédié au dieu Neptune, comme l’indique la statue au trident se dressant à l’entrée. Au fond, la ville s’étage derrière un fort de brique rouge à quatre tours crénelées, avoisinant un imposant arsenal destiné à abriter les navires. Cependant, l’élément le plus intéressant se dresse sur la droite : un phare à base carrée, légèrement pyramidal. Une silhouette, ponctuée de rostres et surmontée de la fumée de son brasier, qui n’est pas sans rappeler celle de son illustre semblable : le phare disparu d’Alexandrie !

Turpin de Crissé en 5 musées
Angers
Musée des beaux-arts
Carpentras
Musée Comtadin-Duplessis
Marseille
Musée des beaux-arts
Paris
Musée du Louvre, Musée Marmottan
mercredi 24 février 2021 - 09:30 - Live
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A.Blanchy | E.Lacombe - Bordeaux Chartrons - Bordeaux Enchères
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