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L’antiquaire Jean-Marie Rossi, à grands pas

Le 14 décembre 2021, par Vincent Noce

Décédé le 5 décembre, l’antiquaire du faubourg Saint-Honoré était un amateur de la modernité à travers les âges.

L’antiquaire Jean-Marie Rossi, à grands pas
 

Le métier a perdu l’un de ses derniers grands antiquaires, un géant qui avait un nez formidable et représentait avec panache le grand goût français», livre François-Joseph Graf après la disparition de Jean-Marie Rossi, qui s’est éteint chez lui à 91 ans. «Les grands objets lui allaient bien, poursuit le décorateur, tout était en harmonie avec sa culture littéraire sans pareille, son œil brillant et son physique hors norme.» Un mètre quatre-vingt-quatorze, une centaine de kilos, poids variable selon les régimes alimentaires dont il ne manquait pas de se plaindre, Jean-Marie Rossi «arpent[ait] le monde des objets à grands pas», comme le notait Pierre Combescot dans Connaissance des arts.
Bons mots
De sa stature impressionnante, se tenant droit comme un I, toujours tiré à quatre épingles, il toisait d’un œil malicieux l’arrivant à la galerie Aveline, toujours prêt à un bon mot, avant d’aller déjeuner chez Laurent. On venait voir Jean-Marie quand on voulait avoir tous les derniers potins du faubourg, ponctués de boutades caustiques et d’aphorismes empruntés à Nicolas Landau («mieux avoir un faux que tout le monde trouve bon qu’un bon objet que tout le monde trouve faux»). Ses piques et cette carapace de cynisme lui valurent quelques brouilles. Quand il fut atteint d’un cancer de la langue, il en plaisantait, disant qu’il «était puni là où il avait péché». Selon François-Joseph Graf, il pouvait aussi «parfaitement encenser des collègues, comme les Kugel, mais il fut l’un des premiers à critiquer les Kraemer, avec raison». C’était aussi un sentimental, lui qui a cessé de porter des cravates de couleur à la disparition d’une de ses filles dans un accident de bateau, et qui était foncièrement attaché à sa famille, animée par la multiplicité de mariages et de liaisons qu’il a cumulés. Et il savait céder à l’autodérision. « Je ne suis plus qu’un fournisseur ici, un rêveur, un has been », prétendait-il, quand, l’âge gagnant, il avait cédé de la place à la galerie à sa fille Marella, assistée du fidèle Vincent Richter. «Je n’ai même plus d’ennemis, que des amis qui me détestent», faisait-il mine de se lamenter pour évoquer la disparition de ses pairs. Jean-Marie Rossi était l’une des dernières figures d’une époque où les ventes aux enchères étaient accaparées par les marchands, qui se rendaient chaque lundi à Londres pour choisir – fréquemment à plusieurs, à travers un croisement de sociétés – les objets qu’ils allaient restaurer et revendre dans leur galerie. «Mais Jean-Marie se montrait particulièrement exigeant sur la question de l’authenticité, toujours sincère et rigoureux sur la condition des objets qu’il vendait», témoigne l’expert Alexandre Pradère. S’il est aujourd’hui célébré comme un grand antiquaire du XVIIIe, Alexandre Pradère pense que sa «véritable passion était l’art moderne et contemporain», comme le montrait le décor minimal très avant-gardiste de sa villa à La Celle-Saint-Cloud. Dans les années 1970, avec son ami Philippe Durand-Ruel, il passait commande de meubles et d’objets à des artistes comme César ou Hiquily. Avec Albert Benamou, il achetait aussi des grands formats XIXe dont personne ne voulait alors. Il n’était guère intéressé par la joliesse, les petits objets à la Marie-Antoinette, ce qu’il appelait le «rococo sucré». Comme l’a souligné Jean-Louis Gaillemin dans son ouvrage Antiquaires, il appréciait les grands meubles, cherchant la modernité à travers les siècles, se laissant émouvoir par un bureau Boulle, au style pourtant très démodé à l’époque, aussi bien que par une console d’Eileen Gray, en passant par une commode architecturée de Roentgen ou une armoire de Diehl. «Il ne faisait jamais rien comme tout le monde !», s’exclame Marella Rossi. Il pouvait acquérir un meuble japonisant du XIXe siècle ou des créations anglaises, scandinaves, italiennes ou allemandes. Il a ainsi vendu deux têtes nègres de Cordier au financier new-yorkais Henry Kravis… «S’intéresser au XIXe, me confiait-il, c’était honteux… Ne parlons pas des années 1920 ou 1930 : il fallait être payé pour accepter d’emporter les meubles des appartements !» Ses confrères étaient choqués, mais plusieurs de ces pièces finirent dans des musées, du Getty à Orsay. Sans compter les dons que fit au Louvre ce personnage à la générosité pudique et à l’amitié fidèle…
À l’instinct
Fils d’un ouvrier tourneur natif de Milan, délégué CGT, qui devint fabricant de pièces de roulement, le jeune Jean-Marie a passé sa scolarité à l’École des Roches, qui a dû lui apprendre les bonnes manières. Après des études de droit privé («Je voulais devenir notaire, c’est le meilleur moyen de voler les petites vieilles !», ironisait-il) et un service militaire passé en Allemagne, il revint à Paris le 15 décembre 1955. Trois semaines plus tard, il entrait au service de l’antiquaire Maurice Aveline. «J’ai tout appris à l’instinct», disait-il. Il fut envoyé à Montmartre décorer l’appartement de Bernard Buffet. Un jour, il vit dans la boutique de David Drey, à Londres, un meuble en trois parties, présenté comme second Empire : il l’emporta pour 120 £. Un ami le lui signala dans le catalogue d’un héritage du duc de Gramont, dispersé chez Sotheby’s en 1937. Il s’agissait en fait d’une pièce exceptionnelle de la Régence, de 5,25 mètres de long. Il put se payer la moitié du pas-de-porte et des travaux de la galerie Aveline, rue du Cirque. Gunter Sachs lui demanda de décorer la salle de bains de sa maison de Saint-Moritz à l’aide de tôles émaillées réalisées par Roy Lichtenstein. Habitué des happenings des années 1960, il acquit des Klein, Fontana, César, Picabia, Buren et, sa meilleure affaire, deux Lichtenstein, dont l’un emporté pour 6 000 $ à la galerie Sonnabend. Avec la vente d’un seul (The Ring, 1962), il a pu s’offrir en 1999 un immeuble place Beauvau dans lequel il a installé la galerie qui a conservé le nom de son mentor.

à lire
Christophe de Quénetain, Brèves rencontres, éditions Feu et Talents, à paraître début 2022, ouvrage consacré aux objets exceptionnels vendus par Jean-Marie Rossi

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