L’anniversaire décentré du Centre Pompidou

Le 07 avril 2017, par Sarah Hugounenq

Pour ses 40 ans, l’établissement national irrigue le territoire par des prêts exceptionnels, et se projette hors de nos frontières, de Bruxelles à Shanghai. Sa politique de décentralisation changerait-elle de cap ?

Serge Lasvignes, président du Centre Pompidou, Paris.
© Photo Hervé Véronèse courtesy Centre pompidou

À la création du Centre Pompidou, en 1977, les cris d’orfraie ne portaient pas uniquement sur le «musée des tuyaux», mais dénonçaient également l’éternelle densification des efforts de l’État au seul profit de la capitale. Il n’en fallait pas plus à Michel Guy, alors secrétaire d’État à la Culture, pour avoir ce bon mot : l’institution serait «la centrale de la décentralisation». En hommage à cette vision historique, Serge Lasvignes, président des lieux, refuse de souffler les quarante bougies du musée de manière protocolaire, dans un entre-soi parisien. «Cet anniversaire n’est pas un aboutissement, mais plutôt les prémices de ce que serait un nouveau dialogue avec les institutions sur l’ensemble du territoire», explique celui qui a orchestré un appel à projets national pour faire circuler ses trésors dans toute la France. «Adopter une vision contemporaine de l’action culturelle passe par la constitution de réseaux. Il ne faut pas que l’autonomie donnée aux établissements, qui a permis une impressionnante montée en puissance des musées, ne conduise à une juxtaposition de forteresses», poursuit-il. Le défi est relevé. Pas moins de soixante-quinze structures sises dans quarante villes ont répondu présentes autour de cinquante expositions et quinze spectacles, performances ou projections, mis en œuvre avec l’expertise du Centre Pompidou et, surtout, avec les collections du musée.
 

Exposition «Le geste et la matière, une abstraction «autre», Paris 1945-1965», à la Fondation Clément, Martinique (jusqu’au 16 avril).
Exposition «Le geste et la matière, une abstraction «autre», Paris 1945-1965», à la Fondation Clément, Martinique (jusqu’au 16 avril). © Photo Gérard Germain

Le prêt comme nouvelle forme de collaboration
Si certains, comme le musée des beaux-arts de Rennes, qui a souhaité exposer pour la première fois en France l’installation d’une durée de treize heures Bordeaux Piece de David Claerbout , portaient déjà leur projet indépendamment des commémorations, d’autres, comme la Fondation Clément à la Martinique, se sont vu soumettre des idées. L’établissement national n’a pas lésiné sur la générosité, fournissant une cinquantaine d’œuvres sur le mouvement peu médiatisé de l’abstraction d’après-guerre (jusqu’au 16 avril). «Nous avons le devoir moral de mieux diffuser auprès d’un nouveau public la riche collection du Centre, que l’on ne montre pas suffisamment, et de soutenir l’effort des institutions locales dans leur manière de présenter l’art moderne et contemporain», explique le président. La Piscine à Roubaix met en valeur, par son exposition intitulée «Éloge de la couleur» (jusqu’au 11 juin), le fonds méconnu sur le mouvement coloriste, à la croisée entre architecture et design, de la seconde moitié du XXe siècle. De même, le musée national d’Art moderne en a profité pour ouvrir les discussions avec le Centre des monuments nationaux, qui permettra la tenue cet été d’une rétrospective Germaine Richier au Mont-Saint-Michel. L’occasion est donnée d’entamer une réflexion institutionnelle et nationale sur l’articulation à construire entre art contemporain et monuments historiques. Le prêt comme nouvelle forme de collaboration s’illustre aussi au Carré d’art de Nîmes, qui rebondit sur l’accueil d’œuvres d’art minimal du Centre Pompidou (7 avril-17 septembre) pour les appréhender à l’aune d’autres disciplines comme la danse, la musique ou le film, grâce à une programmation élaborée avec les institutions de la région.

Cet anniversaire n’est pas un aboutissement, mais plutôt les prémices de ce que serait un nouveau dialogue avec les institutions sur l’ensemble du territoire.

Mise en résonance
Un autre critère de sélection des prêts est la pertinence du dialogue avec les collections régionales. Comment ne pas admirer la mise en regard d’un noyau d’œuvres de Pierre Soulages conservées à Paris avec celles du musée monographique à Rodez (16 juin-5 novembre) ? Pourquoi ne pas apprécier le tête-à-tête des collections du Centre des livres d’artistes de Saint-Yrieix-la-Perche (Haute-Vienne) avec celles de la bibliothèque Kandinsky, autour de la figure de Claude Closky (24 juin-16 septembre) ? «Je veux que ces 40 ans débouchent sur de nouvelles formes de relations qui pourraient conduire à approfondir notre politique de dépôts : la rendre plus intelligente, plus cohérente, plus concertée, plus stratégique dans l’intérêt de l’ensemble des partenaires, moins dispersée», confie Serge Lasvignes, sans préciser quelles œuvres ou quels musées seront concernés. Cet anniversaire est, au final, moins celui du Centre Pompidou que des politiques pour l’art moderne, en ce qu’il a permis d’établir une cartographie des points forts des collections contemporaines en régions.

 

Victor Vasarely (1906-1997), V-Boglar (V-Cabochon), 1966, collection Centre Pompidou, exposition «Georges Pompidou et l’art : une aventure du regard»,
Victor Vasarely (1906-1997), V-Boglar (V-Cabochon), 1966, collection Centre Pompidou, exposition «Georges Pompidou et l’art : une aventure du regard», domaine national de Chambord (jusqu’au 19 novembre).
© Photo Centre Pompidou, MNAM-CCI/Jacqueline Hyde/Dist. RMN-GP © Adagp, Paris

Multiplicité des regards
La circulation des collections ne se cantonne pas à un enjeu de démocratisation mais permet d’en renouveler la lecture grâce aux points de vue extérieurs. Ainsi la villa Noailles, à Hyères, revient-elle sur le rôle fondateur du couple mécène Charles et Marie-Laure de Noailles (30 juin-1er octobre) dans l’enrichissement des collections du musée national d’Art moderne, avant même la création de Pompidou. En référence à son année de construction et au département, le projet protéiforme «SoixanteDixSept» propose au Centre photographique d’Ile-de-France, à Pontault-Combault (jusqu’au 16 juillet), de retranscrire l’énergie expérimentale de la scène artistique des années 1970 à partir d’œuvres puisées dans les collections du musée. Dernier exemple, le château de Chambord éclaire l’histoire de celui-ci via le prisme du goût pour la modernité du couple présidentiel Claude et Georges Pompidou (18 juin-19 novembre). «Au deuxième degré, ces prêts exceptionnels racontent l’esthétique et l’action culturelle du Centre Pompidou», analyse Serge Lasvignes. Autrement dit, par ses prêts, le musée offre son histoire en pâture.

 

Le Centre Pompidou.
Le Centre Pompidou.

Mûrir la décentralisation
Non content d’importer ses collections sur tel ou tel territoire, comme cela s’est fait à Metz ou au Havre, Libourne et Chaumont au fil des étapes du Centre Pompidou mobile, l’établissement joue désormais la carte de la coconstruction et infléchit sa politique de décentralisation. «Le Centre Pompidou mobile a été très instructif. Il a laissé des souvenirs impérissables chez les élus, mais de moins bons dans les institutions culturelles locales. Il posait en outre un vrai problème de coût, qui a obligé à stopper l’aventure», reconnaît son président. «Mais je ne renonce pas à l’idée selon laquelle nous devons sortir les œuvres du Centre pour provoquer des rencontres avec un public qui ne vient pas. Nous pouvons le faire de manière moins onéreuse et plus concertée avec les institutions locales.» De nouvelles formules sont donc à l’étude. Tandis que l’idée germe de tirer parti de l’installation de réserves en Seine-Saint-Denis pour y accoler des espaces d’exposition, dans le prolongement des projets de décentralisation précédents, certaines initiatives innovantes devraient naître des festivités de ce quarantenaire. Toutefois, si la programmation anniversaire irrigue la France, les prêts et dépôts du Centre Pompidou ne se limitent plus à l’Hexagone. Très lucratifs, en raison d’une redevance d’environ 1,5 million d’euros annuels, les projets fusent depuis l’instauration d’un Pompidou provisoire à Málaga en 2015 : Shanghai, Séoul et bientôt Bruxelles se profilent à l’horizon 2020. «Notre politique à l’étranger relève d’une autre logique. La décentralisation signifie la volonté étatique de ne pas concentrer à Paris les moyens d’une politique nationale. Hors de France, les enjeux sont ceux du rayonnement du Centre, d’une connaissance des scènes artistiques étrangères, notamment dans les pays émergents, qui favorise l’enrichissement des collections, et enfin un enjeu financier qui permet d’apporter de nouvelles ressources nécessaires.» Par ricochet, cette manne finance les projets hors-les-murs d’une institution qui investit le territoire, en adéquation avec un monde polycentré où les scènes artistiques sont multiples. La boucle est bouclée.

 

À CONSULTER
Le Centre Pompidou a mis en ligne un site internet dédié à son anniversaire «décentré».
Régi par une carte de France interactive, il recense et documente l’ensemble de la programmation
www.centrepompidou40ans.fr