L’amant de la Du Barry en majesté

Le 18 janvier 2018, par Carole Blumenfeld

L’exposition « Visiteurs de Versailles » offre l’occasion d’y découvrir des centaines d’objets méconnus, dont le monumental portrait du duc de Brissac par Trinquesse.

Louis-Roland Trinquesse (1746-1799), Louis-Hercule-Timoléon de Cossé-Brissac (1734-1792), en uniforme de capitaine des Cent-Suisses, accompagné de son page, 1777, huile sur toile, 288 x 209 cm, collection particulière.
© Christophe Fouin

Parmi les justaucorps de grande livrée de la maison du Roi et les boutons d’habit en ivoire, décorés à la gouache de vues des jardins de Versailles, le portrait de Louis Hercule Timoléon de Cossé-Brissac (1734-1792), en uniforme de capitaine des Cent-Suisses, accompagné de son page impressionne, tant par la mise en scène de son sujet que par le faire de Louis-Roland Trinquesse (1746-1799). L’histoire a retenu le destin tragique du duc de Brissac, dont le cœur arraché fut promené dans les rues de Versailles en septembre 1792, tandis que sa tête était lancée dans le salon de sa célèbre maîtresse. Dans les Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des Lettres en France chronique des événements s’étant produits entre 1762 et 1787 , on affirmait déjà en 1783 que «depuis longtemps on parle de la passion violente dont M. le duc de Cossé s’est trouvé épris pour Mad. la comtesse du Barri (sic.). On assure même qu’il a fait un enfant à cette belle.» Le duc était pourtant marié à une arrière-petite-nièce du cardinal Mazarin. Il était surtout l’un des personnages les plus éminents et dévoués de la cour de Louis XVI, et dont la formule est restée célèbre : «Je ne fais que ce que je dois à ses ancêtres et aux miens.» Le choix de faire appel au jeune Trinquesse était audacieux. Formé à l’Académie royale à Paris et à La Haye, le peintre venait de se faire connaître en dessinant tout un ensemble de portraits représentant tour à tour Marianne Framery, l’épouse d’un compositeur, Louise-Charlotte Marini et Louise-Élisabeth Bain, seules ou ensemble. Il est vrai que, en choisissant des modèles connus des salons Nicolas-Étienne Framery (1745-1810) était l’interlocuteur privilégié de Piccinni (1728-1800) ainsi que l’un des plus grands opposants à la musique officielle juste avant la mort de Louis XV , Trinquesse prenait parti et profitait de leurs réseaux de sociabilité.
dialogue de genres
Dans Après la soirée (Fuji Art Museum de Tokyo) et son pendant, le Divertissement musical (Alte Pinakothek de Munich), des compositions datées de 1774 et mesurant près de deux mètres de hauteur où apparaissent les mêmes modèles, il entremêle justement les frontières entre scène de genre et portrait, créant ainsi deux des premiers «portraits de genre», où il montre sa dette envers les tableaux de mode de Jean-François de Troy (1679-1752) et de Lancret (1690-1743), mais aussi les scènes de concert peintes dans la tradition hollandaise. Deux ans après le sacre de Louis XVI, Cossé-Brissac demande à l’artiste de mettre en image ce jour exceptionnel dans sa carrière, puisque la maladie du marquis de Courtanvaux lui permit d’accéder aux fonctions de capitaine-colonel des Cent-Suisses de la garde ordinaire du corps du roi, en sus de son poste de gouverneur de Paris ce que la statue à gauche de la composition rappelle subtilement. Au lieu d’un portrait officiel, dont le canon avait été réglé par Hyacinthe Rigaud (1659-1743), le peintre invite plutôt le spectateur à prendre conscience de la grandeur du personnage, puisque la marque de respect que lui témoigne le jeune page joue un rôle tout aussi important que sa belle prestance et son costume dit «Henri IV», le même qu’il portait le jour du sacre. Le successeur de Louis XV dans la couche de la Du Barry s’offre aussi un portrait de format semblable aux effigies royales envoyées aux cours étrangères. Trinquesse joue pleinement, comme Jean-Baptiste Charpentier (1728-1806) ou Charles Lepeintre (1735-1803), de la façon dont la haute noblesse place ses pions sur l’échiquier versaillais.

À voir
«Visiteurs de Versailles, 1682-1789», château de Versailles, tél. : 01 30 83 78 00.
Jusqu’au 25 février 2018.

puis au Metropolitan Museum of Art de New York.
Du 9 avril au 29 juillet 2018.
www.chateauversailles.fr
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