L’alchimie du feu

Le 27 octobre 2017, par Sophie Reyssat

Explorant la matière jusque dans ses retranchements, Pierre Christel renouvelle l’art de l’émail avec virtuosité et élégance, avec des vases et des tableaux.

Vase plein émail et platine, bouchon thermoformé, platine et cristal.
© Daniel Borie

Pierre Christel n’aime pas la facilité. Il aurait pu suivre une voie déjà tracée en prenant la succession de son père émailleur, Christian. Il choisit au contraire l’architecture et opte pour des expériences professionnelles radicalement différentes. L’atavisme sera cependant le plus fort. Ses pas finissent en effet par le ramener vers la galerie familiale, créée en 1957 pour servir de vitrine à la créativité des émailleurs contemporains. Lorsqu’il renoue avec l’art du feu, il a déjà 37 ans et une nouvelle vie s’offre à lui. Dans son apprentissage de l’émail, il opte là encore pour les chemins de traverse. En autodidacte, il expérimente sans cesse pour élaborer son propre savoir-faire empirique : « Ça n’est pas venu comme ça, d’un seul coup, et je progresse tous les jours », précise-t-il. Une humilité largement récompensée, les œuvres sorties de son atelier  labellisé Entreprise du patrimoine vivant en 2013  étant saluées aussi bien par les collectionneurs que par les institutions françaises et étrangères : le prestigieux musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg a déjà exposé plusieurs de ses œuvres. Il est aujourd’hui pratiquement le seul à réaliser des pièces de forme. C’est d’ailleurs grâce à un vase, exécuté en collaboration avec son dinandier Dominique Folliot, qu’il a obtenu le prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main, en 2005. Les collectionneurs qui le suivent depuis des années lui réclament ces pièces exceptionnelles, qui intéressent aujourd’hui jusqu’au Sino Foreign Enamel Museum de Pékin. Suite à la visite d’une délégation chinoise au musée des beaux-arts de Limoges à l’automne 2016  exposant une trentaine de pièces de l’émailleur , deux vases ont ainsi été immédiatement acquis par l’institution. Celle-ci a été tout particulièrement séduite par les noirs de l’artiste. Pierre Christel s’est fait une spécialité de cette couleur, la plus complexe à réussir. Afin que le noir conserve sa qualité intrinsèque sans risquer de devenir mat ou de se ternir, il doit en effet se livrer à de subtils mélanges, selon une recette patiemment élaborée, dont il garde le secret.
 

Pierre Christel en cours de tamisage d’émail. © Daniel Borie
Pierre Christel en cours de tamisage d’émail.
© Daniel Borie

Le défi du volume
Un tel engouement a été un déclic pour l’émailleur : loin de se reposer sur ses lauriers, il s’est lancé le nouveau défi de réaliser une vingtaine de vases en huit mois. «Une gestation !», s’exclame-t-il en riant dans son atelier. Derrière lui, trônent les pièces déjà réalisées, plus ou moins pansues ou étirées, chapeautées ou non par un bouchon serti comme un bijou. On reconnaît dans chacune la patte de l’ancien architecte ayant patiemment couché sur calques le dessin de leurs formes pures et de leurs décors géométriques. Un travail préparatoire de deux mois. Jeux de matières et effets de textures, luminosité des couleurs et profondeur du noir, mais aussi éclat des métaux craquelés et transparence du cristal animent les surfaces de luxueuses et infinies variations. La perfection des pièces ferait presque oublier la complexité de leur mise en œuvre. «J’ai un espace de liberté au sein de nombreuses contraintes, à moi de déterminer quelle est ma marge de manœuvre. Travailler l’émail nécessite une bonne organisation et de l’ingéniosité. Le respect des matériaux est primordial, et il faut toujours avoir un coup d’avance», explique Pierre Christel. Aussi diverses que les œuvres elles-mêmes et les procédés qui leur sont appliqués, les difficultés sont partout, obligeant par exemple à appliquer plusieurs couches d’émail d’une même couleur pour obtenir un résultat satisfaisant, ou à doubler les cuissons en modifiant la position des pièces de forme dans le four. Imaginez faire tenir de la poudre d’émail tamisée sur une surface curviligne ou sur les arêtes d’un vase anguleux… Pour cette dernière pièce, l’artisan a multiplié les complexités. Les feuilles de platine étant noires avant cuisson, il a travaillé presque à l’aveugle en les appliquant sur un fond émaillé de la même couleur. De quoi retenir sa respiration à l’ouverture du four ! Pierre Christel confie d’ailleurs son émotion à la découverte du décor de reflets métalliques révélé par le feu, conformément à ses espérances. La déconvenue est cependant parfois à la hauteur de l’effort fourni, comme en témoigne un lumineux vase jaune posé à l’écart : à la dernière cuisson, un éclat d’émail a cédé, dévoilant le support de cuivre. Un dommage irréparable, d’autant plus douloureux à accepter que certains vases nécessitent jusqu’à trente-six cuissons ! L’exceptionnel Shogun exposé au musée des beaux-arts de Limoges est quant à lui passé quatre-vingt-six fois au four…

Vase boule plein émail et platine, bouchon thermoformé, platine, argent et cristal. © Daniel Borie
Vase boule plein émail et platine, bouchon thermoformé, platine, argent et cristal.
© Daniel Borie

Tours de force techniques
Si la chauffe autour de 900° comporte toujours un risque, elle permet également une grande créativité, pour peu de savoir manier sous-cuisson et sur-cuisson avec dextérité. Avec expérience, Pierre Christel jauge le feu à l’instinct pour obtenir divers effets comme l’argent vieilli ou l’émail mat. Ce dernier lui a d’ailleurs permis d’obtenir un rendu spectaculaire sur certains de ses tableaux où domine le noir. Ces œuvres d’art abstrait associent en effet l’aspect brut de la pâte d’émail, traitée en épaisseur à la spatule, et l’apparence de miroir obtenue par une vitrification parfaite. Les pièces de forme marient quant à elles avec subtilité les touches floconneuses, élaborées avec de l’émail liquide, et les dessins créés en réserve par l’application de toutes sortes de textiles. Le travail en matière et en volume qui fait la signature de Pierre Christel est à lui seul résumé dans ses bouchons thermoformés. Emprisonnant une feuille d’or, de platine ou d’argent, une petite plaque de cristal y est enchâssée, sur laquelle un rappel métallique vient parfois renforcer l’impression de décor en trois dimensions. L’artiste a mis du temps à mettre au point cette technique illusionniste, déjà employée depuis une dizaine d’années dans ses tableaux. Il est le seul à avoir trouvé comment marier l’émail sur cuivre et le cristal, «une association presque contre nature qui crée des tensions énormes». Pas assez cependant pour le décourager. D’autres idées ont d’ailleurs germé pendant la réalisation de sa série de vases, exposés à Limoges à partir du 28 octobre, sur le «boulevard des arts du feu», bien connu des amateurs d’émaux et de porcelaines. Un vaste champ de possibilités s’ouvre à cet esprit curieux, toujours à l’affût d’inspirations, et qui n’hésite pas à associer ponctuellement son art à celui d’autres artisans  Étienne Moyat pour la sculpture sur bois, Bernard Battu pour la tapisserie d’Aubusson, Nadège Séguy pour le cuir ou encore LS Art & Création pour la porcelaine. Il suffit pour s’en convaincre de découvrir ses pièces présentées toute l’année au Comptoir des savoir-faire, tenu par sa dynamique épouse Marie. Gageons qu’à l’avenir, elle aura encore bien des innovations à montrer, Pierre Christel poursuivant inlassablement un seul but à travers ses émaux : «faire une belle image». 

 

Plaque émaillée, à gauche : émail en pâte appliqué à la spatule, au centre : émail noir et blanc, cristal et trois ors, à droite : émail noir mat, exp
Plaque émaillée, à gauche : émail en pâte appliqué à la spatule, au centre : émail noir et blanc, cristal et trois ors, à droite : émail noir mat, expression reptilienne, 30 x 30 cm (collection particulière).
© Daniel Borie

 

À VOIR
Exposition des vases de Pierre Christel, Comptoir des savoir-faire,
15, boulevard Louis-Blanc, 87000 Limoges, tél. : 05 55 02 32 06,

Du samedi 28 octobre au samedi 18 novembre.
galeriechristel.com
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