L’Afrique des routes dans l’histoire

Le 31 mars 2017, par La Gazette Drouot

Le musée du quai Branly - Jacques Chirac propose jusqu’au 12 novembre une exposition qui place le continent africain au cœur des mondialisations, sur plus de six millénaires.

Camée. Portrait d’un roi africain avec arc et carquois, XVIe siècle, agate à deux couches, or émaillé, rubis, diamants, 6 x 6 cm.
© Paris, Bibliothèque nationale de France, Cabinet des médailles

Si l’histoire et l’histoire des arts d’Afrique relèvent de l’évidence pour les amateurs et les spécialistes africanistes, elles concernent toutefois des champs esthétique et universitaire très récents. Les arts d’Afrique subsaharienne nous sont parvenus sans nom et sans date. Comment, alors, concevoir une exposition qui affirme que l’Afrique s’inscrit dans l’histoire du monde ? Le continent africain est inscrit dans l’histoire parce qu’il est ouvert au reste du monde depuis longtemps. Il n’a jamais été isolé. De grandes épopées lient le Proche-Orient à l’Éthiopie, tel le mythe de la reine de Saba, du roi Salomon et de leur fils Ménélik. De retour en Éthiopie, Salomon devint roi et convertit ses sujets au judaïsme vers le Xe siècle avant notre ère. Communs aux trois religions du livre, une peinture populaire éthiopienne, une enluminure arabe et un dessin européen illustrent cette légende de l’Ancien Testament reprise dans le Coran. Un autre mythe de l’histoire tire ses sources de la tradition orale, décelable par des ornements de cannes et de sceptres d’Afrique centrale. Entre le XVIIe et le début du XVIIIe siècle, non loin du lac Tanganyika (République démocratique du Congo actuelle), un prince luba du nom de Chibinda Ilunga part chasser loin de ses terres vers le Sud-Ouest. Il fait la rencontre de Lueji, reine du pays Luanda, puis l’épouse. Cette union scelle les deux régions. Le savoir scientifique et magique de Chibinda et le rayonnement politique du couple gagnent les territoires voisins et s’étendent jusqu’à l’Atlantique  à plus de deux mille kilomètres de la région natale du prince. Cette figure s’impose comme le héros chasseur de toute la civilisation Tshokwe (Angola et ouest de la RDC). Ces deux récits, parmi d’autres, illustrent le parti pris général de l’exposition.
 

Statue féminine, bois dur, or, laiton, corail, perles de verre, noix de coco, fibres végétales, coton, 44 cm, Côte d’Ivoire, région des Lagunes, style
Statue féminine, bois dur, or, laiton, corail, perles de verre, noix de coco, fibres végétales, coton, 44 cm, Côte d’Ivoire, région des Lagunes, style Attié. © musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Claude Germain
Fer rituel manufacturé servant de monnaie d’échange, XXe siècle, fer martelé et gravé, 62,5 x 22,5 x 1,5 cm, Cameroun, Afrique, Chamba.
Fer rituel manufacturé servant de monnaie d’échange, XXe siècle, fer martelé et gravé, 62,5 x 22,5 x 1,5 cm, Cameroun, Afrique, Chamba. © musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Claude Germain


Une histoire à redécouvrir
Si les collections africaines datent pour l’essentiel des XIXe et XXe siècles, des œuvres d’autres continents ont permis de mettre en valeur l’histoire plus ancienne de l’Afrique. En prologue, une carte sur la circulation de l’Homo sapiens complète les œuvres rupestres sahariennes. Les bouleversements climatiques, après un Sahara verdoyant de savane, ont transformé cette vaste région en désert. Les rares témoignages attestent d’une présence humaine et animale, qui émigrèrent, jusqu’au deuxième millénaire avant notre ère, vers le nord, l’est et le sud. La circulation des hommes, de l’Antiquité à nos jours, ponctue chacune des sections de l’exposition, associées à une sélection de dates qui forment une chronologie de moins six millions d’années à nos jours. La traite des esclaves sur le sol africain, vers le monde asiatique, européen puis américain sont autant de déplacements forcés relatés dans l’exposition ; des camées de Louis XIV, des gravures anciennes et des photographies abordent également les mouvements migratoires libres et les contacts diplomatiques. Par «route», il faut entendre tout d’abord un chemin, une piste, une voie fluviale ou maritime empruntés par différents moyens de transport. Des maquettes, des cartes anciennes, une fresque de Pompéi, des sculptures, dont un magnifique cavalier dogon du XVIe siècle, nous suggèrent ces déplacements. Les pirogues à balancier de l’océan Indien réunissent la mer de Chine, d’où elles tirent leur origine, à l’Asie du Sud-Est jusqu’en Polynésie et Madagascar à partir du VIIIe siècle. Les villes sont autant de jalons où s’échangent les biens matériels, mais aussi les idées et les religions, et où se forment des alliances. Nok, au Nigeria, depuis le premier millénaire avant notre ère, Méroé en Nubie (Soudan actuel), capitale des pharaons noirs de la XVe dynastie en 650 avant notre ère, Carthage en Tunisie, Djenné et Tombouctou aux portes sud du Sahara, ou Zimbabwe (Afrique australe), grande cité de pierre d’où provenait l’or entre le XIIe et le XVe siècle, Foumban ou encore Nairobi aujourd’hui figurent parmi les quinze villes des différentes périodes qui ont marqué les circulations. Les routes commerciales réunissent dans une troisième section les biens présents en Afrique et au-delà du continent. Autour de chefs-d’œuvre en or, en cuivre et ivoire, de perles, de monnaies variées allant du fer au tissu en passant par les coquillages, la porcelaine de Chine, les textiles et le savoir médicinal, l’Afrique, important lieu de ressources en matières premières, participe au commerce globalisé depuis l’Antiquité. Les routes religieuses et spirituelles combinent les religions du livre et celles du terroir. Les trois religions monothéistes sont pratiquées sur le sol africain depuis leur origine. Celles-ci sont dispensées oralement, par l’intermédiaire d’un matériel liturgique dont une partie sculptée  entre autres les fameux «fétiches» à clous ou les gardiens de reliquaire kota (Gabon actuel). Certaines ont pris une dimension internationale, en suivant les esclaves en Amérique notamment. Enfin, dans la section intitulée «Routes esthétiques», les masques et les poteaux funéraires, du Vietnam à l’Éthiopie, reflètent les routes linguistiques, la circulation des savoir-faire et du cuivre au Nigeria sur plus d’un millénaire, ou encore l’épopée de Chibinda Ilunga.

 

Cavalier, XVIe siècle, Mali, Dogon, région de la falaise de Bandiagara, bois, métal, Paris, collection Laurent Dodier.
Cavalier, XVIe siècle, Mali, Dogon, région de la falaise de Bandiagara, bois, métal, Paris, collection Laurent Dodier. © Michel Gurfinkel Courtesy Entwistle

 

Frontières et globalisation
Les explorations européennes puis la colonisation ont bouleversé les routes, les cultures et l’art entre les XIXe et XXe siècles. Les photographies de Pierre Savorgnan de Brazza par Nadar, celles des «zoos humains» et du travail forcé, minerais et pierres précieuses, ou encore les documents de la mission ethnographique «Dakar-Djibouti» de 1931 montrent la complexité générée par la révolution industrielle, la globalisation, la naissance de l’anthropologie culturelle et de l’histoire de l’art sur plus d’un siècle. Les œuvres circulent d’un continent à l’autre, et il en est de même pour les techniques. Depuis le XXe siècle, une évidence s’impose. L’artiste appartient à une nation qui se moque des frontières politiques. 

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