L’adieu amer au Derain

Le 04 février 2021, par Vincent Noce
Wikimedia Commons, ADAGP Paris 2021

Sans dissimuler son dépit, le maire de Marseille a récemment annoncé, devant une pinède fauve de Derain, le départ de ce tableau du musée Cantini. Il a été rendu aux héritiers de René Gimpel, mort en déportation en 1945, dont La Gazette a raconté l’histoire. Ce marchand, l’un des plus importants du temps, avait remporté ce paysage à Drouot, aux ventes Kahnweiler de 1921. L'œuvre (Pinède, Cassis, 1907) avait été achetée par la ville en 1987 auprès d’un entrepreneur marseillais, qui l’avait acquise en 1942. Considérant qu’elle provenait bien d’une vente forcée sous l’Occupation, la Justice en a ordonné la restitution. La municipalité a attendu encore quatre mois pour s’exécuter – non sans que la famille ne manifeste quelque impatience. Benoît Payan a salué une «décision juste», qui va «dans le sens de l’Histoire» en «réparant une terrible injustice». Engageant les musées à conduire un travail d’inventaire de leurs collections, il a souhaité qu’une salle du musée puisse porter le nom de René Gimpel, «en hommage» à la victime du nazisme qui s’était engagée dans la Résistance dans le midi de la France. Dans un élan inspiré, La Provence rêve d’y voir réapparaître le tableau – sans expliquer quel détour rendrait ce miracle possible. Le trouble était aussi perceptible chez l’édile, les regrets de voir partir «une icône des collections que près d’un million et demi de visiteurs ont pu admirer au musée Cantini». Il a ainsi tenu à formuler «le vœu que le tableau puisse rester un bien commun partagé», ajoutant même que «la ville de Marseille continuera à le suivre, en espérant qu’il demeure visible de tous». Curieux avertissement adressé à une famille qui n’en serait donc pas tout à fait pleinement propriétaire… Maire depuis un an, Benoît Payan a hérité de cette situation impossible, que les changements à l’hôtel de ville et les relations défectueuses avec le service des Musées de France n’ont pas arrangée. Mais enfin, le premier contact de la famille avec le musée a été pris il y a maintenant dix ans, sans obtenir la moindre réaction pendant des années.

La France a signé la déclaration de Washington préconisant des «solutions justes et équitables», mais elle préfère le conflit. 

Par la suite, la direction des Musées de France a multiplié les manœuvres dilatoires. Elle n’a produit aucune recherche de provenance, tandis que les héritiers accumulaient les éléments dans les archives. Ils se sont finalement résignés à la bataille judiciaire. Il faut se souvenir des arguments spécieux avancés lors des audiences, qui n’ont pas convaincu les conseillers de la cour. Le discours du maire pose une question lancinante : si la restitution paraît si «juste», qu’est-ce qui a empêché de la décider spontanément à l’époque ? Et si la ville avait tenu par-dessus tout à conserver cette «icône», que n’a-t-elle ouvert une discussion franche et honnête avec les Gimpel ? Car, entre-temps, ils ne se sont pas opposés à des arrangements avec des collectionneurs et des maisons de ventes – comme quoi, parfois, ceux-ci peuvent montrer davantage de responsabilité et d’éthique que l’administration de la Culture. Même s’ils sont restés rares, il s’est trouvé des cas, à Strasbourg ou au Centre Pompidou, où les musées ont pu s’accorder avec les ayants droit pour conserver les œuvres. Il y a vingt-deux ans, la conférence de Washington avait préconisé la recherche de «solutions justes et équitables», en matière de restitution. La France a signé cette déclaration de principe, mais elle préfère le conflit. Trop souvent, les victimes et leurs descendants sont accueillis avec un mélange de procrastination, d’hostilité et de mauvaise foi. Jamais la direction des Musées de France n’a seulement proposé de rencontrer les petits-enfants de René Gimpel pour ouvrir des recherches ensemble. Cet état d’esprit ne cessera pas tant que les musées resteront juges et parties, ce qui n’a rien d’un processus «équitable».

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