L’œil multiple de Sabine Weiss

On 21 November 2019, by Harry Kampianne

Elles furent peu nombreuses à son époque à rejoindre le clan très masculin de la photographie humaniste d’après-guerre. Sabine Weiss en est aujourd’hui l’une des dernières représentantes, témoin et protagoniste de soixante-dix ans d’histoire.

 
© François Bouchon pour Le Figaro

Sabine Weiss, c’est un patrimoine photographique truffé d’anecdotes qu’elle raconte avec plaisir, dans sa maison du 16e arrondissement, qu’elle occupe depuis 1949. Elle dit avoir arrêté la photographie depuis trois ans pour s’occuper uniquement de ses archives. « Avec mon grand âge, lance-t-elle d’un air amusé, il est temps que je commence à classer tout ça. » Le don de 200 000 négatifs, 7 000 planches-contact, 2 000 tirages vintage, 3 500 tirages de travail ainsi que de 2 000 diapositives a déjà été fait au musée de l’Élysée en 2017. Elle ne cherche pas pour autant à capitaliser sur une postérité muséale. Son actualité et sa présence aux derniers Paris-Photo et Salon de la photo témoignent d’un véritable besoin de rester dans le présent, de fixer ses propres traces photographiques dans la mémoire collective de ses pairs et des nouvelles générations. « Je n’ai jamais été douée pour les études. J’aime l’image. Je suis plutôt une visuelle qu’une intellectuelle. » À 8 ans, en possession de son premier appareil photo, « une sorte de boîtier en bakélite bon marché que j’avais acheté deux francs cinquante avec mon argent de poche », elle prend en portrait sa tortue, sa mère et sa sœur. À 17 ans, elle s’émancipe du domicile familial et sillonne la Suisse, son pays d’origine, à vélo. Son esprit d’indépendance et sa détermination la mènent à Genève, où elle apprend la technique photographique avec Paul Boissonnas, photographe de studio, puis à Paris, rue Jacob, où elle devient l’assistante du photographe de mode allemand Willy Maywald : « Avec lui, j’ai compris l’importance de la lumière naturelle et l’émotion qu’elle pouvait apporter. » Consciente que son seul moyen d’expression serait la photographie, univers typiquement masculin à l’époque, hormis quelques exceptions notoires telles que Lee Miller, Helen Levitt ou Lisette Model, elle développa ce qu’on pourrait appeler un œil multiple : « On me connaît pour mes photos humanistes en noir et blanc mais j’ai tout photographié. Des usines, des morts, des bébés, de la mode, des natures mortes… Je ne connaissais pas beaucoup de gens qui photographiaient de tout à cette époque. Je travaillais pour plusieurs agences à Paris et plus tard aux États-Unis. Je disais toujours oui à toutes les commandes. J’étais sans étiquette. J’ai eu beaucoup de chance à ce niveau-là. Quand j’étais prise sur un autre sujet, on m’attendait. S’il y avait une campagne pour un tissu par exemple, la rédaction voulait savoir ce que j’en pensais. C’était très appréciable pour une femme d’être considérée pour sa valeur dans un monde d’hommes. »
 

Anna Karina pour Korrigan, 1958.
Anna Karina pour Korrigan, 1958.© SABINE WEISS


«C’est bien, c’est très bien»…
Dans les catalogues de certaines de ses expositions, on découvre une Sabine Weiss jeune, cigarette aux lèvres, un brin garçon manqué et l’air d’une bonne camarade. Après avoir travaillé avec elle sur les peuples de l’Omo, en Éthiopie, le photojournaliste Hans Silvester avoue que « bien qu’elle soit dans un milieu masculin, elle a vraiment réussi à se faire accepter immédiatement, à s’imposer comme ce qu’elle est depuis : une très grande photographe que j’estime et j’admire ». Sa curiosité la pousse à s’ouvrir à des domaines aussi variés que la littérature, le cinéma, la musique, les arts plastiques ou des commandes publicitaires et de presse. Plusieurs revues de grandes audiences (Life, Times Magazine, Holiday, Newsweek, Paris Match, etc.) louent ses compétences et sa facilité d’adaptation, toujours prête à partir sur le terrain, son Rolleiflex en bandoulière. C’est dans les bureaux du magazine Vogue qu’elle rencontre Robert Doisneau : « J’avais publié un portrait de Miró et le directeur m’avait demandé de venir avec d’autres photos. Il y avait à ses côtés un monsieur qui, à chaque fois que je présentais un cliché, disait  c’est bien, c’est très bien , j’ai su un peu plus tard que c’était Robert Doisneau, et c’est ainsi qu’il m’a proposé de faire partie de l’agence Rapho. » Une époque riche en rencontres et amitiés : Giacometti, Miró, Cocteau, Chagall, Jacques-Henri Lartigue, pour qui elle garde une énorme tendresse : « C’était une belle personne avec beaucoup d’humour et une joie de vivre très typique des années d’après-guerre. Les gens avaient besoin de s’amuser, de reconstruire et de chasser les atrocités de l’Allemagne nazie. Je ne peux pas dire non plus que j’ai gardé beaucoup de contact avec les personnes que je photographiais. Quand vous avez Franco devant vous à prendre en photo, vous n’avez pas envie spécialement de vous en faire un ami. La photographie, c’est quelque chose de fugitif, d’instantané. » À travers l’objectif de Sabine Weiss, cet instant en noir et blanc, qu’elle utilise pour son travail personnel, porte paradoxalement le sceau de l’optimisme. « Je manie aussi la couleur mais essentiellement pour mes travaux de commande. Le noir et blanc permet à la lumière naturelle de mieux s’exprimer, de renforcer l’émotion. » Effet émouvant lorsqu’elle capture le regard radieux de ces enfants pauvres de l’Espagne profonde, ou ces silhouettes fugitives à la sortie d’un métro ou d’une ruelle mal éclairée. « C’est vrai, je suis de nature optimiste, ce qui ne veut pas dire que je suis pour ce qui est éclatant. J’aime la sobriété, le plaisir de suspendre une émotion et son côté éphémère. Je fige l’image qui va disparaître. C’est pour cette raison que je refuse le statut d’artiste. Je ne crée pas un univers, je ne fais qu’immortaliser l’instant présent. Je ne fais que relayer cet instant fugitif. »

 

Sorte de métro, 1955.
Sorte de métro, 1955.© SABINE WEISS


Optimiste de nature
Au même titre que le photographe Bernard Plossu qui se définit comme « un passeur » d’images, Sabine Weiss se voit comme le « témoin de l’éphémère » qu’elle fixe dans un cadre donné. « Il faut être ému lorsque l’on fixe le hasard. Je pense qu’il faut avoir l’amour des gens car pour moi une photo doit raconter ce qu’il y a de fort dans la condition humaine. » Sabine Weiss ne joue pas pour autant la carte de la fausse modestie. Elle ne se situe pas dans la photographie purement plasticienne, où l’auteur impose son propre univers et se distancie de son sujet. Son regard est un grand angle sur la richesse d’un monde traversé de contrastes : le luxe, la pauvreté, la rue, les villas, les sourires de stars, les vieillards édentés, la publicité, l’injustice. Un œil multiple et espiègle dans lequel brillent la spontanéité et la simplicité. Mais les temps changent, les moyens techniques évoluent. « Les appareils numériques actuels, lance-t-elle, permettent à n’importe qui de faire aujourd’hui une bonne photo. Tout est miniaturisé et automatisé. Les derniers smartphones sont une merveille de technologie. Le piqué de l’image, le grain, la lumière deviennent de plus en plus sophistiqués. Le rendu est bien meilleur que l’argentique. Quand je pense au matériel imposant qu’il nous fallait et les tours de passe-passe que nous imaginions pour obtenir la bonne lumière ! » Reste le talent, avec lequel on ne peut pas tricher. Pour Robert Doisneau, les photographies de Sabine Weiss sont des « scènes, en apparence inoffensives, inscrites avec une volontaire malice juste à ce moment précis de déséquilibre où ce qui est communément admis se trouve remis en question ».

Sabine weiss
en 5 dates
1924 naissance à Saint-Gingolph (Haute Savoie)
1950 intègre l’agence Rapho
1955 trois de ses photos sont exposées au MoMA à New York
2007 parution du livre 100 Photos de Sabine Weiss pour la liberté de la presse
2017 don d’une grande partie de ses archives au musée de l’Élysée à Lausanne 

 
à voir
« Sabine Weiss », Le Kiosque,
esplanade du Port, Vannes (56), él. : 02 97 01 62 27.
Du 18 juin au 6 septembre 2020.
www.mairie-vannes.fr
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