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L’œil d’un expert sur Léopold Survage

Le 06 janvier 2022, par Vanessa Schmitz-Grucker

C’est une nouvelle porte d’entrée dans l’œuvre de Léopold Survage qu’offrent les soixante-dix lots rassemblés par Eric Brosset, spécialiste d’un artiste dont l’immense contribution à l’art du XXe siècle est, parfois, encore trop peu considérée.

L’œil d’un expert sur Léopold Survage
Léopold Survage (1879-1968), Autoportrait, mine graphite, signée et annotée «Mon visage en 1909», 33,5 25,5 cm (à vue, détail).
Estimation : 1 500/2 000 

Éric Brosset était un éminent spécialiste de Léopold Survage. Il avait assemblé de nombreux documents afin de développer un travail critique sur son œuvre. Les pièces présentées illustrent ainsi toute la carrière de l’artiste. Des premières années parisiennes et cubistes aux peintures murales des années 1950 en passant par ses productions pour les Ballets russes, c’est un ensemble scientifique, destiné à un exercice intellectuel, tranchant avec les collections d’œuvres achevées. De croquis en travaux préparatoires, on y lit le Montparnasse mythique des années 1900-1910, les recherches de l’école de Paris et les premières tentatives cubistes jusqu’aux pièces monumentales de fin de carrière. C’est une véritable immersion dans la pensée créatrice du peintre russe naturalisé français en 1927, qui remplaça son patronyme, Sturzwage, par Survage. Des archives, quelques photographies ou encore des affiches d’exposition complètent ce fonds, témoignage précieux d’une carrière encore trop méconnue.
L’accordeur de pianos
Après le lycée, Survage entre dans la fabrique de pianos de son père, où il sera apprenti de 1897 à 1900. Mais, déjà, ce qui intéresse le jeune homme, c’est le dessin et la peinture. Il entre donc en 1901 à l’École des beaux-arts de Moscou, dans les ateliers de Constantin Korovine, membre du groupe des Ambulants, et du postimpressionniste Leonid Pasternak. Lorsqu’il arrive à Paris le 12 juillet 1908, après la faillite de l’entreprise paternelle, il a encore en mémoire les Manet, les Gauguin et les Matisse qu’il a eu l’occasion d’observer dans la collection privée de Sergueï Chtchoukine. Il s’inscrit à l’académie Matisse ainsi qu’à l’académie Colarossi, tout en exerçant le métier d’accordeur de pianos chez le fabricant Pleyel grâce à la claveciniste polonaise Wanda Landowska qu’il avait rencontrée à Moscou. Un portrait d’Apollinaire à l’encre noire (400/600 €) rappelle ses amitiés parisiennes et son introduction par le poète dans les cercles artistiques, à commencer par celui de la baronne Hélène Oettingen – qui sera plus tard son amante – et celui de Serge Frérat, que fréquente aussi André Salmon. Ce grand défenseur du cubisme pose aussi pour Survage, le temps d’un portrait à la mine graphique (400/500 €). En 1909, c’est à l’exercice de l’autoportrait que Survage s’essaye : Mon visage en 1909, à la mine graphite (1 500/2 000 €), esquisse les traits d’un homme confiant, maîtrisant l’art de la ligne et des volumes. Ce petit joyau fut prêté par Éric Brosset au musée d’Art moderne de Troyes le temps de l’exposition «Survage : les années héroïques», en 1993.

 

Léopold Survage (1879-1968), Montparnasse, hommage à Apollinaire, plume et encre noire, 1928, 31 x 48,5 cm (à vue). Estimation : 500/800 €
Léopold Survage (1879-1968), Montparnasse, hommage à Apollinaire, plume et encre noire, 1928, 31 48,5 cm (à vue).
Estimation : 500/800 € 

Survage, cubiste ?
En 1911, Survage expose dans la salle des cubistes au Salon des indépendants. Il fréquente les cafés de Montparnasse, qu’il croque assidûment, mêlant, comme dans Montparnasse, hommage à Apollinaire (500/800 €), les figures qu’il croise à l’architecture de la ville. Parmi ses visages familiers, un autre homme venu de l’Empire russe, l’Ukrainien Archipenko, aura une influence probablement décisive lorsque Survage décidera de prendre part aux recherches cubistes. La Chasse (400/600 €) est à ce titre remarquable. Ce travail à la mine graphite et à l’aquarelle, daté 1911, pourrait être une étude préparatoire pour une œuvre de 1912 reproduite dans l’ouvrage de Jeanine Warnod, Léopold Survage (André De Rache, 1983). Face à ce dessin, on comprend immédiatement les difficultés rencontrées lorsqu’il s’agit de classer Survage : si le chasseur à cheval est facile à identifier, le reste de la scène, noyé dans une composition rythmée de cercles, de lignes et de hachures, place l’artiste parmi les créateurs de l’abstraction tels que Delaunay, Kupka, Mondrian et Malevitch mais aussi dans la lignée des futuristes. D’ailleurs, ses Rythmes colorés de 1912-1914, conservés au Centre Pompidou, représentent probablement sa plus grande contribution à l’art du XXe siècle. Ses compositions chromatiques sont-elles la transposition d’un schéma musical ? Les éléments géométriques, autonomes, se combinent et évoluent au contact d’autres formes. Ces séries d’études colorées devaient former un prélude à la réalisation d’un film abstrait, projet retenu par la société Gaumont mais contrarié par l’avènement de la Première Guerre mondiale.

 

Léopold Survage (1879-1968), La Plage, 1909, huile sur toile, 50,5 x 61 cm. Estimation : 20 000/30 000 €
Léopold Survage (1879-1968), La Plage, 1909, huile sur toile, 50,5 61 cm.
Estimation : 20 000/30 000 

Le corps et la danse
Lorsque le conflit éclate, Survage, pour des raisons de santé, n’est pas mobilisé. Il descend dans le Sud, aux environs de Nice, et découvre, lui le peintre des contrées nordiques, les lumières du Midi. Sa palette se réinvente, mais c’est dans les années 1920, à Collioure, que l’artiste atteindra un nouvel apogée. En attendant, à Paris, il travaille pour les Ballets russes de Serge de Diaghilev dès 1922, puis pour Mavra, un opéra d’Igor Stravinsky. Le Projet de décor pour un ballet, de 1937 (500/600 €), au graphite et à la gouache, intervient à un moment de maturité, tandis qu’en 1927 un article de Samuel Putnam dans le Chicago Evening Post le fait accéder à une reconnaissance internationale. Les années 1930 sont aussi celles où il exécute des compositions religieuses, notamment pour la cathédrale de Turku en Finlande. La Crucifixion de 1923 (300/400 €), un ensemble de feuilles d’étude au crayon et à l’aquarelle, est ainsi à rapprocher de l’œuvre destinée à cette église. Ballets, crucifixions, baigneuses à Collioure, Survage maîtrise les corps. L’Étude d’homme nu, de 1909 (400/600 €), étonne par le classicisme de ses lignes, un académisme auquel il reviendra dès les années 1920. En 1937, une série de très grands panneaux réalisée pour le Palais des chemins de fer à l’Exposition des arts et techniques de Paris, distinguée d’une médaille d’or, ouvre la porte à la peinture monumentale des années 1950-1960. Composition, une étude à l’aquarelle de 1950 (400/500 €), reprend l’univers coloré et onirique de ces dernières années, Survage décourageant toujours plus les velléités de classification.
Les années Collioure
La Plage de 1909 (20 000/30 000 €) fait partie des premières œuvres de l’artiste qui ouvrent la voie au sujet marin. Cette huile sur toile est probablement une évocation de l’île d’Oléron, où l’artiste séjourne dès ses premières années en France. C’est l’œuvre la plus aboutie de notre corpus. Derrière une apparence de fragile esquisse, elle porte déjà toute la modernité de Survage, y compris sa palette colorée qu’il peaufinera dans le sud de la France. Car, de 1925 à 1932, le peintre, comme beaucoup d’autres artistes dans le sillage de Matisse et Derain, effectue de nombreux et longs séjours à Collioure. Celui qui fut élève de Matisse et sous l’influence de Cézanne ose les roses, les bleus ciel, les verts profonds et les rouges éclatants. Mais il conserve les moyens plastiques du cubisme. L’étude des Trois femmes à Collioure (400/600 €), un dessin à rapprocher de la composition reproduite dans l’ouvrage de Jeanine Warnod, reprend les visages déstructurés, aux perspectives contradictoires, inspirés des masques primitifs de Picasso. À la manière de Gauguin, il se concentre sur les femmes du pays, les pêcheuses, les marchandes de poissons, les femmes aux fenêtres ou encore les pleureuses, formant une série spirituelle, aux femmes sacralisées, rassemblées lors de l’exposition au musée d’art moderne de Collioure en 2012. Parmi ces chefs-d’œuvre, les deux Pêcheuses de 1925 (collection particulière) prennent des allures de caryatides sorties de la Grèce antique, comme si, à la suite de Picasso et son Minotaure, Survage s’était laissé happer lui aussi par la mythologie grecque sur les rives de la Méditerranée.

Léopold Survage
en 5 dates
1879
Naissance à Moscou
1908
Arrivée à Paris
1920
Fonde la section d’Or
1963
Nommé officier de la Légion d’honneur
1968
Décède à Paris

arts décoratifs du XXe, design
vendredi 21 janvier 2022 - 13:30 (CET) - Live
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De Baecque et Associés
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