Krøyer, un peintre danois à « l’heure bleue »

Le 13 mai 2021, par Frank Claustrat

« L’heure bleue » est une expression aujourd’hui accolée à l’œuvre du peintre danois Peder Severin Krøyer. Utilisée dans le milieu littéraire des années 1890 avant d’être récupérée par la maison Guerlain en 1912, elle renvoie à un état d’âme autant qu’à un moment particulier.

Peder Severin Krøyer (1851-1909), Autoportrait de Peder Severin Krøyer devant Retour de la chasse, 1891, cyanotype, photographie de S.P. Krøyer - Skagen, Skagens Kunstmuseer.
© Art Museums of Skagen

L’Heure bleue, c’est d’abord le titre d’un roman écrit en 1899 par le poète symboliste français Pierre Guédy (1872-1903). Publié à Paris, ce livre raconte une expérience sentimentale ambivalente, plurielle et universelle, d’ordre à la fois temporel, géographique et mental. Guédy la situe en plein air, au bord de l’eau –sur les rives de la Méditerranée, en Égypte –, l’été, quand, à la tombée de la nuit, le crépuscule, avec ses lumières de saphir, laisse songeur. « C’est l’heure calme et pesante », précise le poète, où « l’infini de la vie et l’infini de l’amour se confondent éperdument dans le bleu laiteux de l’espace, sous le blanc azuré de la lune ». En bref, le sujet du roman porte sur le mystère de notre être intime. Si « l’heure bleue » est un moment magique qui résulte d’une communion intense avec la nature, on ne peut le réduire à un phénomène lumineux ou atmosphérique, observable sous différentes latitudes. À relire le poète, on jurerait que dans son ouvrage, l’idée de l’heure bleue est née de l’observation des nuits claires de Krøyer (1851-1909), peintes à Skagen, le point le plus septentrional du Danemark, en Jutland. En réalité, elles font alors allusion à la vie sentimentale tourmentée du couple formé par Marie et Peder Severin Krøyer, tous deux artistes, mais aux destins opposés. Lui deviendra une célébrité internationale, tandis qu’elle abandonnera définitivement la peinture en 1898. S’il n’a jamais utilisé l’expression « l’heure bleue » pour titrer ses nocturnes, exposés régulièrement à Paris entre 1884 et 1902, le peintre s’est attaché à représenter dans ses tableaux, comme l’écrit Guédy dans son roman, les heures de « l’attente », de « désirs » et d’« espoirs », dans une lumière « divine », « douce aux blessures d’amour » – comparable à de la « ouate bleue » – et sous « la lune qui éclaire », « religieuse et mélancolique ». Davantage qu’à un bonheur franc et entier, « l’heure bleue », telle qu’elle est pensée par Krøyer et Guédy, correspond à une « langueur », c’est-à-dire à l’état d’une personne nostalgique projetée dans le futur, partagée entre ses désillusions, ses chagrins et ses rêves. Au Danemark, on parle de længsel pour définir cette aspiration mystique propice aux interrogations existentielles. Le mot exprime le fort désir qui porte à se remettre en question et la volupté à en mesurer l’impuissance face à l’inconnu. Pour les austères Danois de confession protestante, cette disposition psychique découle d’une pudeur orgueilleuse, de songes obsédants, d’idéaux abandonnés. Une grande partie du théâtre scandinave de la fin du XIXe siècle – Ibsen et Strindberg notamment – tourne autour de cette notion de vie secrète, fébrile et introspective, fondamentale chez les femmes engagées sur la voie de l’émancipation.
 

Peder Severin Krøyer, Depuis  la plage sud, Skagen, 1883, huile sur toile, 137 x 122 cm, Kunsthalle zu Kiel. © Kunsthalle zu Kiel, Photo :
Peder Severin Krøyer, Depuis la plage sud, Skagen, 1883, huile sur toile, 137 122 cm, Kunsthalle zu Kiel.
© Kunsthalle zu Kiel, Photo : Foto-Renard, Kiel


Du pleinairisme au néoromantisme
D’une telle expérience mentale, heureuse et douloureuse à la fois, mais toujours convoitée, jaillit un état d’âme singulier fait de lyrisme. Sur le plan pictural, les nuits claires de Krøyer relèvent ainsi d’une peinture dite « d’atmosphère » (stemning, en danois). Le cadre psychique singulier dans lequel se trouvent ses modèles emplis de cette attente spirituelle en est le vrai sujet. La peinture de l’artiste ne peut donc pas être qualifiée de naturaliste –malgré ses apparences –, dans le sens employé par Émile Zola ou Jules Bastien-Lepage. Dans la tradition de la peinture moderne danoise – laquelle exclut toute rupture brutale de style –, l’œuvre pleinairiste du peintre s’inscrit dans un juste milieu, entre réalisme et impressionnisme dans un premier temps –les années 1870-1880 –, puis entre impressionnisme et postimpressionnisme, en pratiquant un néoromantisme propre à l’art scandinave, dans les années 1890-1900. En vérité, l’expression « l’heure bleue » définit déjà les nocturnes qu’il peint dans le village de Skagen dans les années 1880, mais aucun critique d’art n’est encore à l’origine d’un slogan pérenne. Krøyer s’intéresse alors plus particulièrement à la vie des pêcheurs. Le Danois les représente au moment du repos, allongés sur la plage de sable blanc, ou prêts au départ pour la pêche, la nuit tombée ou au petit jour. En 1884, le critique d’art Louis de Fourcaud écrit devant une de ces huiles sur toile : « Du côté du levant, la nuit se fait peu à peu et, lentement, l’azur se décompose au ciel. Tout est rendu en cet effet avec une décision et une délicatesse suprêmes : le paysage marin, l’ambiguïté de l’heure, les derniers rayonnements de l’astre disparu, les physionomies et les attitudes des pêcheurs. » L’heure bleue, cette « demi-teinte crépusculaire » – entre chien et loup – qui fascine tant Fourcaud, ne deviendra la marque de fabrique définitive de Krøyer qu’une dizaine d’années plus tard. Pour le moment, le style qu’il adopte s’inspire de l’impressionnisme, tout en lui échappant. L’artiste utilise en effet une palette claire mais pas la touche fragmentée caractéristique de la manière française. Le public international est conquis par le style consensuel du Danois, ni académique ni révolutionnaire. C’est la clé du succès : la critique s’entiche de l’artiste, qu’elle qualifie d’« exotique ». Charles Ponsonailhe, par exemple, évoque en 1889 « sa poésie de lumière, la séduction de ses heures nocturnes enveloppées, crépusculaires, la gaieté de ses midis étincelants, en un mot l’âme et la terre danoises ». Car bien qu’établi en partie à Paris jusqu’en 1903, l’artiste séjourne chaque été à Skagen depuis 1882. C’est en effet exclusivement dans ce lieu perdu et sauvage du Danemark qu’il déploie pendant plus de vingt ans son génie de peintre de plein air, inspiré par la lumière exceptionnelle des rivages du Skagerrak et du Kattegat, deux mers qui se rejoignent sur la pointe de Grenen, langue de sable en perpétuelle évolution. Les années passant, Krøyer devient le chantre de la lumière du Nord, de son ambivalence surtout. Ainsi la dépeint-il sereine dans les années 1880, puis mélancolique à partir des années 1890. À la fin de sa vie, l’artiste cherche à capturer par l’intermédiaire de la lumière non plus seulement l’apparence des choses mais leur sens ésotérique. Si le climat d’émulation internationale dans lequel il évolue le conduit à l’excellence, l’Exposition universelle de 1900 à Paris correspond au temps des honneurs officiels : Krøyer y reçoit un grand prix et une médaille d’or. Le Danois y triomphe avec un florilège d’aquarelles, de dessins et de gravures, une sculpture et de nombreuses peintures, dont un Soir d’été sur la plage de Skagen (1899), représentant l’artiste et sa femme. Une nuit trop belle pour être vraie, annonciatrice de la fin du bonheur conjugal et d’une séparation inéluctable : en 1900, sujet aux hallucinations et délires, le peintre est atteint de troubles mentaux et, en 1902, la rencontre de son épouse Marie avec le compositeur suédois Hugo Alfvén sonne le glas de leur relation : leur divorce est prononcé en 1906. Peder Severin Krøyer meurt à Skagen le 21 novembre 1909, aux côtés de sa fille, Vibeke. « L’époque des nuit claires », pour reprendre le titre d’un de ses tableaux, disparaît, tandis que « l’heure bleue » passe à la postérité, pour devenir un mythe.

 

Peder Severin Krøyer, Soir d’été sur la plage de Skagen (l’artiste et sa femme), 1899, huile sur toile, 135 x 187 cm, Copenhague, Den Hirs
Peder Severin Krøyer, Soir d’été sur la plage de Skagen (l’artiste et sa femme), 1899, huile sur toile, 135 187 cm, Copenhague, Den Hirschsprungske Samling.
© Art Museums of Skagen

à voir
« L’Heure bleue de Peder Severin Krøyer »,
musée Marmottan Monet, 2, rue Louis-Boilly, Paris XVIe, tél. : 01 44 96 50 33
Jusqu’au 26 septembre 2021.
www.marmottan.fr
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