Karolina Ziebinska-Lewandowska

Le 07 avril 2017, par Sophie Bernard

Sept événements dans et hors ses murs : pour son 40e anniversaire, le Centre Pompidou met la photographie à l’honneur. Avant l’arrivée de Florian Ebner à la tête du département, entretien avec sa conservatrice.

Walker Evans, License Photo Studio, New York, 1934, épreuve gélatino-argentique, 18,3 x 14,4 cm, The J. Paul Getty Museum, Los Angeles.
© Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art © Photo The J. Paul Getty Museum, Los Angeles

De quand date la création du Cabinet de la photographie au musée national d’Art moderne (MNAM) ?
Il est créé au début des années 1980, au moment où Jack Lang, alors ministre de la Culture de François Mitterrand, décide de soutenir cette expression dans l’ensemble des musées français. Cependant, dès 1978, Pierre de Fenoÿl est nommé conseiller pour la photographie, année qui signe le véritable début d’une collection et où celle-ci « se veut représentée dans son rapport aux arts plastiques », comme le souligne le rapport d’activité. Cette même année, avec Alain Sayag, premier conservateur et chef du Cabinet de la photographie, ils vont créer un espace de 50 mètres carrés à l’entrée du musée dédié à ce médium. Au départ, il y avait seulement quelques dizaines de tirages, et les budgets d’acquisition étaient modestes.
De quelle manière les collections se sont-elles enrichies ?
De grands ensembles viennent d’abord les rejoindre, comme ceux d’André Kertész ou de Florence Henri. Mais c’est l’arrivée des fonds Man Ray et Brassaï qui marque une étape décisive. Avec cinq cents tirages, le Centre Pompidou possède la collection de référence de Brassaï, dont la donation a été faite en plusieurs étapes ; celle de Man Ray fait partie des plus importantes collections de cet artiste dans le monde. Autres fonds remarquables, ceux de Dora Maar et d’Éli Lotar, qui comprend beaucoup de négatifs, ainsi que les donations Marc Riboud et Josef Koudelka plus récemment. Pour les acquisitions, de manière générale, sont privilégiées les séries complètes plutôt que les ensembles disparates. Cependant, ce n’est pas toujours possible pour les contemporains, car certaines séries sont parfois vastes, comme celle sur les «Gitans» de Mathieu Pernot ou «Ponte City», de Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse. Il faut choisir. C’est la raison pour laquelle nous essayons de constituer des ensembles que d’autres musées n’ont pas.
Quelles sont les autres grandes étapes d’acquisitions ?
Le versement en 2006 de la collection de la Caisse des dépôts, qui a complété un manque considérable de la création des années 1980 et 1990, et l’arrivée en 2012 de la collection Bouqueret, grâce au mécénat d’Yves Rocher, car d’un seul coup, ce sont plus de sept mille photographies de l’entre-deux-guerres qui ont rejoint la collection. Un ensemble exceptionnel, entre autres parce que Christian Bouqueret, qui était collectionneur, galeriste mais aussi historien de la photographie, s’est intéressé à la photographie documentaire et aux femmes photographes bien avant les institutions. Et, chose remarquable, ce sont pour la plupart des tirages d’époque. Aujourd’hui, la collection du Centre Pompidou, qui réunit 40 000 épreuves et 60 000 négatifs, est l’une des plus importantes d’Europe. Elle constitue l’un des rares ensembles au monde aptes à présenter une histoire assez complète de la photographie moderne et contemporaine, notamment celle des années 1920 et 1930.

 

Hans Bellmer, La Poupée (The Doll), vers 1935-1936.
Hans Bellmer, La Poupée (The Doll), vers 1935-1936.

Sur les 1,185 M€ dédiés aux acquisitions, quel est le budget alloué à la photographie ?
Il n’y a pas un budget spécifique. Cela serait aujourd’hui difficile, étant donné que la production photographique fusionne avec celle d’art contemporain. Même si ce n’est pas toujours le cas pour la photographie historique, nous considérons que les collections forment un tout. En revanche, il y a deux ans, la société des amis du MNAM a créé le Groupe d’acquisition pour la photographie, le GAP, composé de collectionneurs et de personnes passionnées par ce médium. Cela fonctionne sous la forme d’une cotisation annuelle de 5 000 €. Plus les adhérents sont nombreux, plus notre budget augmente. Grâce au GAP, les acquisitions en photographie sont beaucoup plus nombreuses et amples.
Quelles sont vos stratégies en matière d’achat ?
C’est une question épineuse pour un musée comme le nôtre, qui est mondial et global et dont la collection est censée couvrir toutes les disciplines, du XXe siècle à nos jours. Il est impossible d’être exhaustif, raison pour laquelle nous procédons par priorités. Pour la photographie, par exemple, Quentin Bajac, conservateur en chef de 2007 à 2012, a mis l’accent sur des acquisitions contemporaines et de grands ensembles. Clément Chéroux, à ce poste de 2013 à 2016, s’est concentré pendant quelques années sur la scène libanaise contemporaine. Lorsque je suis arrivée, j’ai proposé de travailler sur l’Europe de l’Est, du fait de ma connaissance de la région, mais aussi parce que ces scènes sont très intéressantes et les prix, pour de nombreux artistes, encore accessibles.
La Galerie de photographies a été inaugurée il y a un peu plus de deux ans. Pourquoi ce choix d’en faire un espace gratuit ?
Par le passé, il y a déjà eu des lieux plus ou moins vastes dédiés à cette discipline. De 1977 à 1997, plus de 150 expositions autour de celle-ci y ont été présentées. Nos objectifs sont différents aujourd’hui. La programmation de la Galerie de photographies a toujours comme point de départ la collection du musée, à part l’exposition du prix PMU, car cet espace est né du constat qu’il y a plus de 40 000 épreuves au Centre et que les accrochages permettent d’en montrer à peine 1 % par an… Et il faut des années pour réaliser de grandes expositions comme la fameuse «Subversion des images» ou des rétrospectives comme celle consacrée à Henri Cartier-Bresson en 2014, et celle de Walker Evans à venir. D’où l’idée d’élaborer des projets précis pour valoriser la collection et mettre en avant l’expertise et l’apport scientifique que l’équipe du Centre peut apporter. En moyenne, nous réalisons quatre expositions par an dans cette galerie : une historique, une transversale et deux contemporaines, dont celle du prix PMU.

 

Walker Evans, Truck and Sign, 1928-1930, épreuve gélatino-argentique, 16,5 x 22,2 cm, collection particulière, San Francisco.
Walker Evans, Truck and Sign, 1928-1930, épreuve gélatino-argentique, 16,5 x 22,2 cm, collection particulière, San Francisco.


En cette année anniversaire, la photographie est particulièrement bien valorisée. Quels sont les points forts `de la programmation hors les murs après l’exposition «The Pencil of Culture», présentée à Paris Photo en novembre dernier ?
Celle-ci était conçue pour à la fois montrer les acquisitions de ces dix dernières années et proposer une réflexion sur la place des collections photographiques au sein des musées d’art. L’exposition «Éli Lotar», au Jeu de Paume, marque également une collaboration inhabituelle avec une autre institution parisienne, tout comme celle que nous présenterons cet été aux Rencontres d’Arles, qui sera une grande première. Exclusivement élaborée à partir d’œuvres issues de la collection, elle portera sur le surréalisme, point fort de notre fonds, et explorera les relations multiples qu’entretiennent de nombreux artistes contemporains avec la sensibilité surréaliste, que cet héritage soit conscient ou non.
Et concernant la programmation photo au sein même du Centre Pompidou ?
Après Josef Koudelka, la Galerie de photographies présentera au mois de juin Steven Pippin, un photographe anglais contemporain peu connu en France, puis en septembre Elina Brotherus, lauréate du prix PMU 2017, et enfin «Photographisme», consacré aux usages de la photographie expérimentale dans le champ du graphisme des années 1950-1960. Le point d’orgue de la programmation photo 2017 aura lieu fin avril, avec l’ouverture de l’exposition Walker Evans, au sixième étage. Un projet ambitieux mené par Clément Chéroux, aujourd’hui senior curator au MoMA de San Francisco, assisté de Julie Jones, et qui, lui, n’a pas été réalisé à partir de notre collection. Il mêlera quelques centaines de tirages avec de nombreux documents. Cette exposition constituera la première rétrospective muséale en France de ce photographe américain majeur qui a marqué le XXe siècle.

KAROLINA ZIEBINSKA-LEWANDOWSKA
EN 5 DATES
1975
Naissance en Pologne
1999
Commence à travailler à la Zacheta National Gallery of Art de Varsovie, une collaboration qui se poursuivra pendant onze ans
2001
Thèse sur l’œuvre photographique de Zbigniew Dlubak à l’Institut d’histoire de l’art à l’Université de Varsovie
2008
Cofonde la fondation Archaeology of Photography, destinée à conserver et à valoriser les archives photographiques de Pologne, dont elle est la présidente pendant cinq ans
2014
Devient conservatrice du Cabinet de la photographie au Centre Pompidou
À lire
The Pencil of Culture, dix ans d’acquisitions de photographies au Centre Pompidou, Clément Chéroux, Karolina Ziebinska-Lewandowska.
208 pages, 163 photographies couleur et noir et blanc, éditions Filigranes, 2016. Prix : 33 €.
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne