Karl Lagerfeld, la couleur du XVIIIe siècle

Le 28 février 2019, par Carole Blumenfeld

Pour évoquer la figure du couturier disparu le 19 février dernier, La Gazette a choisi de s’intéresser au collectionneur, et plus particulièrement à son amour du XVIIIe siècle français, qui recoupait plusieurs passions.

Photomotage de Patrick Hourcade, Le XVIIIe siècle de Karl, 2019.
© PATRICK HOURCADE

Patrick Hourcade a accompagné pendant vingt-cinq ans Karl Lagerfeld et bâti pour lui sa collection du XVIIIe siècle, dispersée en 2000. Élève d’André Chastel, ancien directeur artistique de Vogue Paris, photographe et scénographe, il a été l’un des plus proches amis du couturier, comme un temps Diane de Beauvau-Craon et Alexandre Pradère. Il se souvient : «Un matin de 1975, en arrivant un peu avant l’ouverture des Archives nationales à l’hôtel de Rohan, le jeune historien de l’architecture que j’étais  je préparais alors une thèse sur Pierre Le Muet  croise l’équipe d’Andy Warhol qui tournait avec Paul Morrissey. Quelques semaines plus tard, Anna Piaggi me présente Karl Lagerfeld, chez Lipp. J’ignorais tout de ce monde. Il me dit alors : “Je viens d’acheter, sous l’influence de Jacques [de Bascher, ndlr] un château en Bretagne qui n’a rien d’un château breton, c’est plutôt un peu comme un hôtel de la rue de Varenne”. Je lui conseille alors vivement d’acheter tous les traités de l’époque avant de commencer des travaux. “Ça existe — bien sûr, vous pouvez même avoir les traités de la menuiserie et de la plomberie — Vous m’aideriez ?” C’est la seule fois où nous nous sommes vouvoyés…» Quelques jours plus tard, Patrick Hourcade dénichait à l’hôtel Drouot le Cours d’architecture ou Traité de la décoration de Blondel.
Un temple à la gloire du XVIIIe siècle
Karl Lagerfeld vivait alors place Saint-Sulpice, au premier étage de l’immeuble Servandoni, où il avait aménagé sa collection art déco, assemblée à partir du début des années 1960 en très grande partie auprès de Cheska Vallois. Il s’en sépare en 1975 et se lance avec Patrick Hourcade dans le XVIIIe siècle français ; un retour aux sources pour l’enfant qui avait persuadé à l’âge de 7 ans ses parents de lui offrir une copie de La Table ronde, où le peintre Adolph von Menzel avait imaginé en 1850 un dîner à Sans-Souci autour de Frédéric II et de Voltaire. Patrick Hourcade et Karl Lagerfeld décident de recréer au château de Penhoët, à Grand-Champ, l’atmosphère de l’hôtel du duc de Choiseul, rue de Richelieu, telle qu’elle apparaît sur une fameuse tabatière de Van Blarenberghe. Ils lancent alors le prix Blondel pour les maisons et le prix Lajoue pour les jardins du XVIIIe siècle. «Karl n’en revenait pas de la richesse des couleurs du XVIIIe siècle. Il avait compris que c’était le règne de la ligne et de la couleur. Il ne s’est jamais leurré, comme les Goncourt l’avaient fait, puisqu’il avait perçu le sens très révolutionnaire et très explosif du XVIIIe siècle.» Patrick Hourcade déniche pour lui la quasi-intégralité de la collection, dans les ventes publiques ou auprès des antiquaires parisiens. «Karl s’enthousiasmait pour la modernité, explique Alexandre Pradère, mais sa vraie passion aura été le XVIIIe siècle, période qu’il a collectionnée pendant plus de vingt ans, jusqu’à sa vente en 2000. Sa démarche était originale dans le sens qu’il ne recherchait pas particulièrement les pièces les plus riches ou importantes, mais celles qui avaient le plus de caractère ou étaient les plus expressives du style représenté ; les plus beaux sièges Louis XV par Heurtaut, Tilliard, Delanois, les bronzes dorés ou les objets comme la garniture de trois vases de Rouillé de Boissy, les appliques de Caffieri… C’était une leçon vivante sur les styles, de la rocaille au néoclassicisme. L’autre originalité était son sens de la couleur. Les sièges étaient recouverts d’étoffes aux teintes soutenues et audacieuses : mauve, jaune, cramoisi, vert, sur d’épais tapis de la Savonnerie et devant de riches soieries. Il s’était inspiré des miniatures de Van Blarenberghe pour créer les harmonies d’une chambre bleue. Tout ça dans le cadre somptueux des boiseries de l’hôtel de Maisons. On se sentait plongé en plein XVIIIe. C’était souvent érudit, parfois intuitif, mais plus fidèle que beaucoup de period rooms de musées américains.»
Les essayages
«Cette collection avait une fonction, reprend Patrick Hourcade. Je lui avais proposé de faire reconstruire l’aile du château de Grand-Champ qui avait brûlé à la Révolution, et surtout de doubler le corps principal pour installer tout le salon de La Roche-Guyon, dont il possédait désormais les quatre grandes tapisseries des Gobelins de l’“Histoire d’Esther”, d’après les cartons de Jean-François de Troy ; l’ensemble a d’ailleurs été préempté lors de la vente Karl Lagerfeld en 2000.» Dans les jardins, Patrick Hourcade récrée les bassins, replante tilleuls et orangers et réinvente les broderies en buis du jardin à la française. Mais après la disparition de Jacques de Bascher, Karl délaisse le château. Il installe alors une partie de ses collections au rez-de-chaussée de l’hôtel Pozzo di Borgo, mais aussi dans le manoir de Mée-sur-Seine. «Le monde de Karl, c’était l’articulation de l’intelligence autour des maisons. Il disait alors : “Nous allons faire des essayages”. Devant une maison, nous faisions débarquer les camions ; nous montions, nous descendions ; nous aménagions le lieu comme des enfants jouent avec une Nintendo. Enfin, nous accrochions les dizaines de tableaux de Lajoüe, Nattier, Fragonard… et de Philippe de Champaigne, le peintre qu’il plaçait au-dessus de tout.» Au fond, et c’est encore Patrick Hourcade qui le dit, «Karl aurait voulu être un artiste. C’est pour cela qu’il n’a acheté aucun Bacon, chez qui Jacques passait ses après-midi. Le seul dessin d’Hockney qu’il possédait était le portrait de Jacques aux crayons de couleur. C’est significatif. Jamais Karl n’a acheté un autre artiste. Mais il y a eu la photographie et, à travers elle, l’expression de sa sensibilité artistique.» Certains retiendront ses deux collections art déco, dispersées en 1975 et en 2003, ou encore celle de design italien Memphis. Or, pour Patrick Hourcade, «le XVIIIe siècle a bien été sa seule et unique collection, et Karl en a fait son deuil car il n’a pas fait celui de ses proches, son père, sa mère et Jacques. À la fin des années 1990, il a traversé une période assez dramatique. Il ne voulait qu’arracher des pages, selon son expression. Tout s’est effondré. Et après s’être fâché avec Laure de Beauvau-Craon, Karl a vendu chez Christie’s, en 2000, toutes ses collections. La même année disparaissait Liliane de Rothschild et après cela, ce cérébral s’est éloigné de tous les personnalités de la culture qui l’entouraient.» Pour Diane de Beauvau-Craon, «Karl a été l’un des derniers grands collectionneurs du XVIIIe siècle français. Il y a eu des amateurs du grand goût classique du XVIIIe siècle, comme mon grand-père Antenor Patiño, et il y a eu Karl, un visionnaire. Quand on a l’amour de l’objet, celui-ci prend une autre dimension car on lui insuffle une âme. Ce n’est plus un meuble de musée mais un meuble d’amour. C’est un partage. C’était aussi pour lui un XVIIIe siècle idéal.»

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