Karl-Friedrich Scheufele, l’homme qui s’allia au temps

Le 04 juillet 2019, par Anna Aznaour

Propriétaire et vice-président de la maison Chopard, le collectionneur nous reçoit au cœur de son fief manufacturier de Fleurier, en Suisse, dans une maison patricienne du XVIIIe siècle. Itinéraire.

 
© photo Johann Sauty

C’est sa lumière quasi mystique qui capture d’abord le visiteur. L’atmosphère de la bâtisse de 1773 rappelle de façon diffuse l’éclat des tableaux de Vermeer, où semble planer une présence céleste invisible. Nul signe ostentatoire de richesse ; le mobilier minimaliste du propriétaire y côtoie sa collection d’œuvres d’art tout aussi peu tape-à-l’œil. Appelée Chopard Forum, la résidence frappe pourtant par le saisissant raffinement de sa simplicité. «Il nous a fallu quatre ans pour rénover entièrement cette maison, qui jouxte notre manufacture horlogère inaugurée en 1996, et son musée, depuis 2006, accessible uniquement à nos invités», explique Karl-Friedrich Scheufele. Le regard intense du capitaine d’industrie trahit un vif esprit, qui semble scanner son interlocuteur tout en le mettant à l’aise par une bienveillante politesse. Personnalité aussi perfectionniste que distinguée, le collectionneur souligne son attachement à la notion de cohérence : «Tous les éléments décoratifs de cette demeure, qu’il s’agisse des sculptures, tableaux, dessins, photographies, ont comme thématique le temps, puisque c’est à Fleurier que nous fabriquons nos chronomètres Ferdinand Berthoud». La maison comme son maître recèlent toutefois suffisamment d’énigmes pour inciter à une chasse aux réponses.
Pourquoi avoir «caché» le tableau de Banksy et celui de Damien Hirst dans un coin isolé de cette résidence ?
Ces deux œuvres ont fait débat entre mon épouse et moi-même. Elle les jugeait plutôt lugubres, et donc non «exposables» dans un environnement qui se voulait hospitalier pour nos invités. Il est vrai que les représentations d’une tête de mort (Hirst, ndlr) et de la Faucheuse jaune assise sur une horloge, qui attend avec un grand sourire son heure pour cueillir une vie (Banksy, ndlr), ne sont pas des plus accueillantes. Cependant, il s’agit d’images qui font référence au temps, thème de cette maison, dans la mesure où la mort fait partie de la vie, qui elle-même nous est comptée dès notre naissance. Un compromis a finalement été trouvé : les tableaux sont accrochés, mais discrètement, pour ne pas heurter les âmes sensibles.
La diversité des styles et des auteurs de la collection exposée ici est impressionnante. Comment choisissez-vous les œuvres ?
Comme tous les collectionneurs. Je me tiens toujours informé, en lisant régulièrement les médias spécialisés, notamment la Gazette Drouot, et en visitant les galeries et les foires d’art. Mon acte d’achat, lui, dépend du dialogue intime que je peux nouer ou pas avec un objet. Il faut que l’œuvre me parle ! Et ce, peu importe son auteur, les explications qu’il fournit ou encore le message qu’il tente de véhiculer. L’harmonie qui se dégage de la création, indépendamment de son sujet et de son style, est précisément ce qui me séduit. Comme la grande sculpture intitulée Le Temps de Jean-Michel Folon, qui trône dans le jardin : je l’ai découverte dans une petite galerie à Florence à cause, ou plutôt grâce à ma voiture tombée en panne lors de la course Mille Miglia, quelques kilomètres plus loin.

Jean-Michel Folon (1934-2005), Le Temps, 2005, bronze patiné, édition 1 sur 5
Jean-Michel Folon (1934-2005), Le Temps, 2005, bronze patiné, édition 1 sur 5 © photo François Bertin

Vous êtes collectionneur d’œuvres d’art, de montres, de voitures et de vin… par quoi avez-vous commencé ?
Par des petites voitures, comme la plupart des petits garçons. Mais, avant de commencer à collectionner les Dinky Toys, je m’étais d’abord appliqué à les dessiner. Et sans omettre un détail ! Puis, à 7 ans, j’ai utilisé des pièces horlogères dans la manufacture de montres de mes parents (Eszeha, à Pforzheim, ndlr), pour créer un collage… représentant des voitures. Un «détournement» artistique des mécanismes horlogers qui, au passage, me permit d’apprivoiser leur fonctionnement, d’autant plus qu’enfant je passais beaucoup de temps dans les ateliers. Après mon baccalauréat, cet intérêt pour le dessin m’a poussé à faire un apprentissage accéléré chez Weber, un bijoutier-joaillier. En deux ans, j’ai appris à dessiner les bijoux, à les fabriquer et aussi à monter un boîtier de montre. Une expérience très formatrice, dont le principal bénéfice a été la compréhension de la logique des artisans et des contraintes techniques de leur travail.
Que pensez-vous de l’évolution du marché de l’art ? 
La progression exponentielle de la cote de certains artistes contemporains m’inquiète et m’interroge. D’abord, parce que ce type d’envolée des prix est généralement suivi d’une correction du marché, comme ce fut le cas lors de la «crise de la tulipe» et, plus récemment, de l’effondrement de la valeur des automobiles de collection. Sans oublier les krachs boursiers des temps modernes. Je reste donc sceptique face à l’idée d’acheter des objets d’art comme classe d’actifs. Ensuite, je constate que ces prix, astronomiques pour certains, se concentrent autour de quelques rares artistes et d’un nombre tout aussi limité de galeries, qui captent quasiment l’ensemble du marché. Cette polarisation se remarque également dans l’horlogerie, où les grands groupes ont tendance à occuper tout le terrain. Or, aussi bien les collectionneurs que la société dans son ensemble ont besoin de la diversité, apportée précisément par les petits et moyens acteurs du marché, qu’ils soient galeristes, bijoutiers, horlogers, etc.
Aujourd’hui, l’ère est aux objets intelligents et connectés. Croyez-vous encore à l’avenir des montres mécaniques ? 
Oui, sans aucune hésitation ! D’abord, parce que les montres dites «intelligentes» seront hors service après seulement quelques années d’usage, comme d’ailleurs la plupart des objets électroniques. Tandis qu’une montre mécanique, elle, est indépendante de toute source extérieure d’énergie, à l’exception de celle du corps de son propriétaire. Cet aspect favorise par ailleurs un lien très personnel voire intime avec ce gardien du temps que les jeunes apprécient, au même titre que sa belle mécanique, qui en fait un objet durable, donc écologique. Il suffit de passer en revue la collection de chronomètres de notre musée, le L.U.Ceum, pour constater la qualité de ces objets d’exception, qui parfois fonctionnent toujours plusieurs siècles après leur création !

Vue du L.U.Ceum.
Vue du L.U.Ceum.© photo François Bertin

Toutes vos collections confondues, si vous ne deviez gardez qu’une seule pièce, laquelle serait-elle ? 
La plus ancienne montre de poche faite par Louis-Ulysse Chopard. C’est une pièce emblématique, qui marque d’une pierre blanche l’histoire de cet horloger suisse, et aussi de ma famille. Il a fondé sa maison en 1860, à l’âge de 24 ans. Un siècle plus tard, en 1963, son petit-fils l’a vendue à mes parents parce que ses propres enfants ne souhaitaient pas la reprendre. Par respect pour le travail de son créateur, mes parents ont conservé son nom, puis, en 1976, l’ont conjugué avec la haute joaillerie. Aujourd’hui, le groupe Chopard, que je copréside avec ma sœur, compte cent cinquante-quatre boutiques à travers le monde, quelque mille points de vente, forme des stagiaires et réalise ses pièces avec de l’or équitable uniquement…
Que souhaitez-vous que l’histoire retienne de vous ?
Professionnellement, le constat que j’aie été, en tant qu’industriel, l’avocat des métiers de l’artisanat horloger et joaillier en défendant leur importance tant économique qu’historique. Et du point de vue personnel, le fait que j’aie érigé les rapports de confiance en vertu absolue, sans laquelle notre existence ne serait que de la vanité.

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