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Kaplan – Makovski, couple iconique de la Nouvelle Vague

Le 17 juin 2021, par Vanessa Schmitz-Grucker

Couple iconique de la Nouvelle Vague, du cinéma libre et engagé, le couple Kaplan-Makovski s’en est allé en 2020. Sa collection à forte connotation surréaliste témoigne d’une existence romanesque riche en rencontres.

Kaplan – Makovski, couple iconique de la Nouvelle Vague
Gustave Moreau (1826-1898), Femme dans une grotte (et sphynx rouge), 1882, aquarelle et huile sur papier, 34,5 23,4 cm (détail).
Estimation : 150 000/200 000 €, Adjugé : 
403 200 €

Un mélange de folie sud-américaine, de folie européenne et de folie des steppes, c’est ainsi que se définissait Nelly Kaplan, née en Argentine en 1931 dans une famille juive ayant fui les pogroms en Ukraine. Lorsqu’elle rencontre Claude Makovski, réalisateur et scénariste parisien de cinq ans son cadet, en 1964, elle est déjà en France depuis onze ans et s’est fait une place auprès d’Abel Gance et des surréalistes. Ensemble, Claude et Nelly fondent leur société, Cythère Film, en 1967. Ils forment un couple à la ville et derrière les caméras, coproduisant la plupart de leurs films. À l’origine d’un cinéma fantasque et libertaire, ils ont vécu entourés de poètes et de peintres. Ils se sont éteints à Genève, l’an passé, à quelques semaines d’écart, laissant derrière eux une collection naviguant entre surréalisme, érotisme et féminisme. Surnommée «Lady N.» par l’écrivain André Pieyre de Mandiargues, Nelly Kaplan affichait un port altier à faire tourner la tête des poètes et des artistes, Abel Gance le premier. Elle avait découvert son cinéma à Buenos Aires : son J’accuse est à l’origine de sa vocation et probablement de sa fuite vers Paris, lettre de recommandation à la main en tant que pigiste pour la presse argentine. C’est ainsi qu’elle assiste en 1954, à la Cinémathèque française, à un hommage à Georges Méliès organisé par Henri Langlois, et qu’elle y fait la connaissance du réalisateur de Napoléon. Entre eux, l’alchimie passe et Nelly devient l’assistante du cinéaste la même année. Une photo en noir et blanc des deux acolytes (150/200 €) témoigne de cette amitié intense. C’est probablement ainsi que le Projet pour «les orgues lumineuses» d’Abel Gance, peint à la gouache par Robert Delaunay en 1913 (8 000/12 000 €), arrive entre les mains des Kaplan-Makovski. Tous deux passionnés par la simultanéité des sensations, Gance et Delaunay avaient travaillé ensemble à ce projet d’écran lumineux, dont les ampoules s’allument et s’éteignent au rythme d’une musique et pour lequel Delaunay avait proposé un visage de femme composé de signaux rouges, blancs et bleus.
 

Michel Landi  (né en 1932), Projet pour l’affiche « La fiancée du pirate » de Nelly Kaplan, gouache, 48 x 62 cm (détail). Estimation : 100
Michel Landi (né en 1932), Projet pour l’affiche « La fiancée du pirate » de Nelly Kaplan, gouache, 48 62 cm (détail).
Estimation : 100/150 

Provocations surréalistes et goût de la liberté
La figure féminine occupe une place centrale dans cette collection. La mère de Claude Makovski avait, dans sa jeunesse, fréquenté et posé pour des peintres aussi célèbres que Pierre Bonnard, André Derain, Maurice de Vlaminck ou encore Jules Pascin, qu’elle collectionna avec peu de moyens. Claudia de Maistre, de son nom, est présente sur un cliché de Man Ray de 1931 (1 000/2 000 €), elle qui fut une figure des fêtes de Montparnasse. Et, parmi la cinquantaine de lots signés Pascin — essentiellement des dessins, des aquatintes et des aquarelles —, beaucoup de nus féminins (dans une fourchette de prix allant de 200 à 1 000 €), une obsession qui n’est pas étrangère aux surréalistes, que Kaplan rencontre dès son arrivée à Paris. Nelly est fascinée par la poésie de Philippe Soupault, dont elle fait la connaissance par hasard à un vernissage de Chagall à la galerie Maeght en 1954. Quant à Breton, elle le croise en 1957 au musée des Arts décoratifs lors d’une exposition d’art précolombien. Les arts premiers, voilà une autre passion qu’elle partage avec les surréalistes : sa figure d’ancêtre féminine en bois (25 000/30 000 €) de Papouasie - Nouvelle-Guinée l’avait sûrement séduite pour sa taille démesurée (250 cm). Nelly Kaplan se disait toutefois «allergique au culte douteux de la femme enfant» des surréalistes. Ses héroïnes à elle sont plutôt du genre à semer la zizanie tout en restant inébranlables. La Liseuse de Jean-Jacques Henner est l’une de ces femmes provocantes (4 000/6 000 €) qui aurait pu inspirer le personnage de Marie dans La Fiancée du pirate, chef-d’œuvre coécrit avec Claude Makovski, dont l’affiche en couleurs est signée Michel Landi (voir projet page de gauche). Autre succès des Kaplan-Makovski : Le Regard Picasso, sorti en 1967 et récompensé la même année du Lion d’or du court-métrage au festival de Venise. L’amitié entre les deux hispanophones est sans faille. Nelly photographie Pablo (entre 30 et 100 €), lequel lui offre un pendentif porte-bonheur qu’il conçoit avec le joaillier François Hugo, arrière-petit-fils de Victor Hugo (12 000/18 000 €) — bijou qui ne la quittera plus.

 

Marcel Gromaire (1892-1971), Les Pêcheurs, 1961, encre de Chine, aquarelle et gouache, 31,5 x 42,5 cm (détail). Estimation : 2 000/3 000 €
Marcel Gromaire (1892-1971), Les Pêcheurs, 1961, encre de Chine, aquarelle et gouache, 31,5 42,5 cm (détail).
Estimation : 2 000/3 000 €

Impulsions érotiques
Mais bien avant Picasso, c’est Gustave Moreau que racontait Nelly Kaplan, accompagnée par la voix d’André Breton. C’est à Buenos Aires, en lisant À rebours, de Huysmans, qu’elle découvre le précurseur du symbolisme. Ses femmes dangereuses, belles, aux corps désirables mais inaccessibles, ne pouvaient que séduire celle qui se décrivait comme «une sorcière qui a réussi». Initiateur bien involontaire du surréalisme, Moreau est pour Nelly Kaplan un «grand délirant», ce qui dans sa bouche n’est pas péjoratif ! Dès son arrivée à Paris, elle se précipite rue de La Rochefoucauld au musée Gustave Moreau, cette «ombre qui rôde autour de son existence et de son œuvre». C’est dans ce lieu qu’elle réalise en 1961 un court métrage de vingt-deux-minutes le prenant pour sujet, son premier film d’art. L’aquarelle de 1882, Femme dans une grotte et sphynx rouge (150 000/200 000 €), fait partie du cycle consacré à Œdipe par le maître – des considérations freudiennes avant la lettre à même de plaire aux surréalistes et au couple Kaplan-Makovski. L’érotisme est, chez eux, omniprésent : les toiles d’Édouard Goerg (1 000/2 000 €) et le dessin de Picabia (4 000/6 000 €) esquissent des femmes qui, à l’image de leur cinéma aussi âpre que voluptueux, n’ont peur de rien.

 

Boris Lipnitzki (1887-1971), Abel Gance et Nelly Kaplan, agence Roger-Viollet, photographie. Estimation : 150/200 €
Boris Lipnitzki (1887-1971), Abel Gance et Nelly Kaplan, agence Roger-Viollet, photographie.
Estimation : 150/200 

Les nus de Pascin et Gromaire
 
Jules Pascin (1885-1930), Jeune fille (Nu allongé, les jambes repliées), Paris 1925, encre et lavis, 22 x 23,5 cm. Estimation : 300/400 €
Jules Pascin (1885-1930), Jeune fille (Nu allongé, les jambes repliées), Paris 1925, encre et lavis, 22 x 23,5 cm.
Estimation : 300/400 €

xLa mère de Claude Makovski, Claudia de Maistre, figure du Montparnasse artistique, fut l’une des muses de Jules Pascin. Né en Bulgarie en 1885, issu d’une famille aisée de négociants installés à Bucarest, Pascin découvre les maisons closes de la capitale roumaine dès ses 16 ans. À Paris, où il s’installe vers 1903, il ne renonce en rien à ses mœurs dissolues et devient «le Prince de Montparnasse». Celui que ses compagnons de débauche qualifiaient «d’anarchiste déguisé en dandy» aurait eu tout pour plaire à Kaplan et Makovski. Sa muse et femme Hermine David, elle aussi artiste, peuple ses carnets de dessins tantôt nostalgiques, tantôt érotiques, mais toujours emplis de tristesse. Que ce soit à l’encre de Chine (Hermine David assise dans un boudoir tenant un chapeau, 200/400 €), à l’aquarelle (Hermine David lisant, 150/200 €) ou au crayon (Hermine David dessinant, 600/800 €), le regard de Jules Pascin témoigne d’une relation passionnée quoique tumultueuse. Ses nus rapidement esquissés rappellent ceux d’un autre artiste qui protégeait lui aussi farouchement son indépendance : Marcel Gromaire allie lyrisme et force géométrique. Trois esquisses de nus féminins à l’encre de Chine (600/800 €) et Deux nus sous les arbres à l’aquarelle (1 500/2 000 €) reflètent quelque peu cette inspiration primitive chère à Nelly Kaplan. A côté de ces tentatives érotiques, Gromaire s’essaye au paysage et aux scènes de la vie quotidienne dans un style cubiste : Les Pêcheurs de 1961 (gouache, aquarelle, encre de Chine, 2 000/3 000 €) ne peuvent qu’évoquer l’ami de jeunesse, Fernand Léger, dans les volumes «tubistes» et le choix d’une palette centrée sur des couleurs primaires. Un an après la rétrospective que lui consacre le musée national d’Art moderne, 1963, Gromaire pousse la géométrisation à l’abstraction : ses Collines de 1964 (6 000/8 000 €) se dissolvent au profit d’angles et de courbes sous un ciel matérialisé par des diagonales dynamiques.
5 films
de Nelly Kaplan
1961
Gustave Moreau
1967
Le Regard Picasso
1969
La Fiancée du pirate
1971
Papa les p’tits bateaux
1984
Abel Gance et son Napoléon


 

mardi 29 juin 2021 - 13:30 - Live
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