Juan Gris et Léonce Rosenberg, un peintre et un marchand en guerre

Le 10 décembre 2020, par Agathe Albi-Gervy

Dans cette nature morte, peinte en 1916 en plein conflit mondial, se lisent les nouvelles orientations prises alors par le cubiste Juan Gris. Son marchand et confident Léonce Rosenberg, auquel elle a appartenu, a joué un rôle fondamental dans son travail.

Juan Gris (1887-1927), Compotier et verre, 1916, huile sur panneau, 61 38 cm.
Estimation : 2 000 000/2 200 000 

En 1916, la Grande Guerre n’est qu’à mi-chemin de son dénouement. Elle s’enlise dans la boue des tranchées en même temps que le moral des Français. Juan Gris, le plus jeune des cubistes, a pu échapper au front grâce à sa condition d’étranger, mais son quotidien se partage entre peur et angoisse : peur pour ses camarades cubistes mobilisés, à l’exemple de Braque et de Léger, angoisse de ne pas entrevoir la fin du conflit. Dans cette période si noire pour l’humanité mais si lumineuse pour la révolution artistique en marche, notre Madrilène n’a que peu d’oreilles vers lesquelles se pencher, les plus analeptiques étant certainement celles de Léonce Rosenberg, propriétaire de ce Compotier et verre jusqu’à la vente posthume de l’œuvre en 1953. L’Allemand Daniel-Henry Kahnweiler ayant été contraint à l’exil, Rosenberg devient en 1916 le marchand et protecteur du peintre espagnol. Jusqu’en 1921, date à laquelle il reviendra auprès de Kahnweiler, Gris réalisera pour lui pas moins de cent soixante-dix peintures et une trentaine de grands dessins. Léonce Rosenberg décide, avant de partir au front et sur les conseils de Picasso et Gris, de «devenir le père adoptif du Cubisme abandonné et d’en devenir après la guerre l’éditeur». Il règle ses acquisitions au rythme des permissions et entretient avec l’artiste une correspondance soutenue, riche de près de cent vingt lettres, lesquelles furent découvertes il y a moins de trente ans et publiées pour la première fois en 1996 par Christian Derouet, conservateur au Centre Pompidou. Ces échanges nous éclairent sur l’état d’esprit et les avancées du peintre en cette année 1916. Timide en société, il s’adresse à Rosenberg avec clarté. Dans celle du 8 avril, il écrit : «Il y a plus d’expression et plus de vie qu’avant et je serais curieux de connaître votre appréciation. Sûrement cette orientation nouvelle me fait négliger un peu la froide intelligence pour avoir plus de joie dans les sensations». Celle du 11 juin évoque son passage à la peinture sur panneau, un support utilisé dans la présente nature morte : «On peint mieux et c’est plus solide et meilleur marché que la toile». Ces missives, seuls témoignages des pensées de l’artiste qui nous soient parvenus de cette période, trahissent l’attachement du peintre à son marchand, comme un mot daté du 31 juillet le laisse entendre : «Vos lettres me font toujours grand plaisir par l’énergie et le courage qu’elles m’apportent. Elles me font beaucoup de bien car à part mon travail je suis très découragé». Encouragé par son confident, Gris développe un cubisme plus délibérément structuré, allégé en détails, qui parvient, à la fin de l’année 1916, à abandonner tout point de vue anecdotique pour dégager des objets leur essence même. Ici, compotier et verre sont ainsi un simple jeu de formes, et non plus des objets.

lundi 21 décembre 2020 - 02:00 - Live
Espace Matignon - 34, avenue Matignon - 75008
Kohn Marc-Arthur
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne