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Journée d’étude sciences & arts : en quête d’une lingua franca

Publié le , par Vincent Noce

Le 16 décembre, des sommités de la communauté scientifique des musées se sont retrouvés à Nicosie pour discuter de l’analyse scientifique appliquée aux œuvres d’art.
 

Le Greco (1541-1614), Saint Francois recevant les stigmates, 1570-1575, huile sur... Journée d’étude sciences & arts : en quête d’une lingua franca
Le Greco (1541-1614), Saint Francois recevant les stigmates, 1570-1575, huile sur panneau, 27,5 x 19 cm (collection Andreas Pittas). Les études au laboratoire de Nicosie de ce petit panneau, acquis comme «école du Greco », ont confirmé son attribution à l’artiste, en révélant sa signature dans la tradition byzantine (« de la main de Domenikos »). Le tableau a figuré à la rétrospective du Grand Palais en 2019. Courtesy of APAC Labs, The Cyprus Institute.

Les savants attachés à décrypter le mystère des œuvres d’art peuvent-ils se trouver un langage commun, une sorte de lingua franca de l’ère numérique ? Une trentaine de spécialistes du patrimoine venus d’Europe et des États-Unis ont échangé sur la question à l’occasion d’une journée d’étude organisée par le laboratoire d’analyse du patrimoine artistique Apac, qui fêtait son troisième anniversaire dans l’enceinte de l’Institut scientifique cypriote. Le laboratoire porte le nom du mécène qui a permis sa création, Andreas Pittas, lequel a réitéré son engagement, au nom d’une « approche holistique de la culture et de son histoire ». Cet entrepreneur, président du Syndicat de l’industrie pharmaceutique, qui se dit un « grand fan de La Gazette Drouot », a formé une importante collection allant de l’Antiquité au XVIIIe siècle. Il a confié pour examen quatre Greco et un Titien, qui pourraient être exposés le printemps prochain à l’Institut de France et ultérieurement à Chicago. Le vice-ministre cypriote de la Culture, Yiannis Toumazis, a souligné que ce mouvement s’inscrivait dans un réveil patrimonial depuis l’invasion turque du nord de l’île en 1974, tandis que la directrice du Patrimoine, Marina Solomidou, a évoqué le besoin du diagnostic des sites face aux dégradations entraînées par le pillage ou les changements climatiques, soulignant l’apport de la dendrochronologie à la connaissance des forêts locales. Michel Menu, ancien chef du laboratoire de recherche des musées de France appelé comme consultant dans la formation de ce laboratoire, en a profité pour suggérer qu’il se spécialise dans l’étude des matériaux organiques et trouve des passerelles avec les autres départements de l’Institut, focalisés sur la nature et l’environnement. Son directeur, Nikolas Bakirtzis, un spécialiste de l'histoire de l'architecture méditerranéenne, insiste aussi sur l'ancrage régional d'un organisme qui a entrepris un inventaire photographique numérisé de la nécropole d’Alexandrie, menacée par la montée des eaux. Après une étude des graffitis anciens dans l’île, il mène aussi une recherche sur les traces similaires laissées dans la basilique Saint-Marc à Venise.
Bousculer l’histoire de l’art
« Il est devenu impossible de concevoir l’histoire de l’art sans une étude matérielle des œuvres », a lancé Anastasia Drandaki, de l’université d’Athènes, ancienne conservatrice au musée d’art et d’histoire de la Grèce Benaki. Elle a appelé de ses vœux la création d’une base de données sur les icônes, évoquant sa recherche sur un peintre appelé Angelopoulos. Elle a relevé l’importance de la seule icône dans la style du gothique tardif portant sa signature, au musée Correr de Venise, que celui-ci inventorie comme une « huile sur bois »… alors qu’il s’agit manifestement d’une tempera. Cette conservatrice a déploré sans fard le « manque de coopération des historiens d’art qui ne font appel qu’accessoirement aux examens scientifiques, au moment des restaurations ». Mais elle a pareillement déploré « les articles scientifiques qui n’ont aucun sens, parce qu’ils manquent d’éléments historiques ». « Nous ne travaillons pas suffisamment ensemble et en profondeur », a regretté Romain Thomas, maître de conférences à Paris-Nanterre et l’un des coordinateurs du projet multidisciplinaire de la Fondation des sciences du patrimoine Espadon, en relevant les difficultés pour les chercheurs « d’accéder aux collections ou aux archives ». Il a notamment, dans ses propres travaux, bousculé le cliché, fréquemment repris par les historiens de l’art, selon lequel l’or aurait disparu des tableaux à la fin du gothique, en trouvant nombre d’exemples contraires dans la peinture nordique.

 

Le Greco (1541-1614), Saint Francois recevant les stigmates, 1570-1575, huile sur panneau, 27,5 x 19 cm (collection Andreas Pittas). Les é
 


Subjectivité
Francesca Casadio, qui a fondé le laboratoire de l’Art Institute de Chicago, a partagé une observation similaire à propos du « bleu égyptien », le premier pigment synthétisé, qui fut décrit par Pline et Vitruve. Des millénaires avant notre ère, il était confectionné « par des artisans égyptiens dans des conditions très difficiles » à partir de sable et de minerai de cuivre. Comme l’ont montré les travaux de Sandrine Pagès-Camagna au laboratoire des Musées de France, a-t-elle poursuivi, « il fallait un certain sable et une maîtrise des températures dans la fournaise. C’est un lieu commun que de dire que la technique a disparu au Moyen Âge, les artisans ne parvenant pas à obtenir ce bleu jusqu’au tournant des XIX
e et XXe siècles, quand il aurait été redécouvert et adopté par les artistes. Or, il a été retrouvé dans des peintures italiennes du XVIIe » ! Ou comment la chimie et la physique des matériaux peuvent bousculer les mythes entretenus par une histoire de l’art fondée sur la subjectivité de l’auteur. Cette spécialiste a aussi regretté « le manque de communication » autour des données, considérant que, quand certaines peintures ne peuvent pas voyager, il faudrait rendre publiques les explications, par exemple sur les risques que peuvent présenter les lumières LED pour certains pigments. La culture scientifique peut ainsi éveiller le regard sur l’œuvre. « Des études montrent que l’attention des visiteurs devant un tableau dans une exposition est de 21 secondes ! Quand nous avons présenté un dispositif interactif exposant l’étude scientifique et la restauration de la monumentale Assomption de la Vierge du Greco, nous sommes parvenus à retenir l’attention de 98 % des visiteurs trois minutes et tous revenaient ensuite vers l’œuvre. »

« J’étais dans une pièce pleine de données, je leur parlais, mais elles ne me répondaient pas ! »

Du bas vers le haut
L’interprétation des images est fondamentale, a souligné Sorin Hermon, responsable au sein du laboratoire de Nicosie de la recherche numérique. Il a déploré « l’insuffisance criante d’investissement dans la collecte et le partage des données, mais aussi dans le contrôle de leur fiabilité et des méthodologies ». « Trop souvent, les chercheurs sont lost in translation ! », a-t-il lancé, faute de communication entre eux. Soulignant le besoin d’interopérabilité des données complexes de l’analyse du patrimoine, il a repris l’interjection : « J’étais dans une pièce pleine de données, je leur parlais, mais elles ne me répondaient pas ! » Pour Vincent Detaille, directeur scientifique d’Espadon, il faudrait rechercher un « alignement des méthodologies pour la recherche du futur ». Il a exposé les objectifs de ce projet qui organise des « états généraux des données du patrimoine » en plusieurs sessions. Associant « toutes les professions » concernées, ce programme sur sept ans (2011-2018) vise notamment à l’élaboration d’un thésaurus de terminologie, servant de base à un « écosystème » de la recherche, par « une coalescence de concepts du bas vers le haut ».
Reconnaissance
Jorgen Wadum, ancien chef du cabinet royal des peintures au Mauritshuis, a relevé qu’un détail surpris lors d’une analyse pouvait devenir a game changer, facteur d’un changement de paradigme. Il a pris pour exemple la mise au jour des traces d’un pigment noir dans les yeux des portraits de Rembrandt, « une méthode très peu utilisée par les peintres, qui lui permettait d’atténuer les tonalités bleues du blanc de la pupille et qui se retrouve dans la plupart de ses portraits, en fonction de l’inclinaison de la lumière ». Mentionnée dans des traités anglais du XVII
e siècle, cette technique peut contribuer à identifier des œuvres du maître. Pour Robert Van Langh, qui a dirigé pendant dix-sept ans le département scientifique du Rijksmuseum, le processus « absolument nécessaire d’un nouveau savoir de la restauration » passe par une meilleure reconnaissance de la profession. « Il ne devrait pas y avoir de différence entre un conservateur, un restaurateur et un scientifique », a-t-il plaidé, en précisant qu’il aimait à se définir comme un « historien du matériau ».

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