Jothi-Sèroj, alchimiste de la haute joaillerie

Le 25 juin 2019, par Dimitri Joannides

L’ascension fulgurante de ce trentenaire parisien ressemble à celle de certains virtuoses de la Renaissance italienne. Il multiplie les créations spectaculaires sans se laisser griser par le succès.

Jothi-Sèroj, après le dessertissage d’un diamant de 25 ct ayant appartenu à Mazarin.
© Édouard Nguyen

Diplômé de l’école Boulle à 20 ans, installé à son compte à 21, honoré de sa première commande royale à 27, exposé au Grand Palais à 28… Jothi-Sèroj (né en 1987) est un homme pressé. «Même si je réponds encore à des commandes de grandes maisons de la place Vendôme, je suis d’abord un artiste», précise ce Benvenuto Cellini du XXIe siècle. Se destinant initialement au design de haute joaillerie, il a en effet vite opté pour «une approche sculpturale plus personnelle». Désormais, il signe ou cosigne des commandes toutes plus spectaculaires les unes que les autres. À sa sortie de l’école, où il voulait déjà être «le meilleur le plus vite possible», Jothi-Sèroj intègre un atelier de haute joaillerie sculpturale. Alors qu’il apprend le métier à l’ancienne, il ne tarde pas à se mesurer aux matières les plus précieuses : «L’une de mes premières tâches a été de dessertir une pièce d’exception : un diamant de près de 25 ct parfaitement pur et blanc, ayant appartenu à Mazarin.» Pourtant, au bout d’un an et demi, le tout nouvel artisan souhaite voler de ses propres ailes et vivre de la sculpture. «Mais rapidement, la joaillerie m’a manqué», confesse celui qui, pour assumer son besoin d’indépendance, enchaîne alors les missions pour des marques de luxe. Ce goût pour la liberté lui permet également d’assouvir une autre passion : celle du voyage. «J’aime m’approprier une culture lointaine pour en faire quelque chose de parisien. Je m’imprègne par exemple beaucoup de l’ambivalence de l’art indien, qui utilise de très gros animaux dans de toutes petites créations», explique Jothi-Sèroj, qui a fait de son prénom d’origine sanskrite la marque de ses créations personnelles, supprimant un nom de famille Ebroussard qu’il ne conserve que pour les opérations de sous-traitance. «Étonnant pour un Parisien dont les origines familiales remontent à Saint Louis, n’est-ce pas ?», lance-t-il malicieusement.
 

Jothi-Sèroj travaillant sur la maquette en bois d’un collier de la collection de haute joaillerie «Rubeus».
Jothi-Sèroj travaillant sur la maquette en bois d’un collier de la collection de haute joaillerie «Rubeus». © Édouard Nguyen

Une approche mystique de la matière
Issu d’une longue lignée d’entrepreneurs-voyageurs, le trentenaire caresse le rêve ultime de pouvoir un jour emmener partout la malle-cabine qu’il s’est dessinée et, ajoute-t-il, «installer mon établi mobile, pourquoi pas jusqu’au pied du Kilimandjaro». Si son travail consiste avant tout à savoir jouer des propriétés de l’air, du fer, du feu et de l’eau, Jothi-Sèroj, en alchimiste érudit, n’en oublie pas moins «le cinquième élément que l’on élude trop souvent : l’éther». Une approche mystique de la matière qu’il a vite mise en application. Pour preuve, la commande passée en 2014 par un roi du Proche-Orient pour son hôtel particulier parisien.
Le défi 
? Livrer une paire de cabinets en ébène recouverts d’argent massif patiné en couleur ivoire, selon un procédé tenu secret par le sculpteur-joaillier. «Le couple royal m’a laissé utiliser une matière ô combien précieuse, celle du mobilier de la galerie des Glaces commandé par Louis XIV, afin d’en opérer une forme de transmutation.» Une image qui fait immédiatement mouche auprès du souverain et dont ce Nicolas Flamel nouvelle génération a su faire l’une de ses marques de fabrique. «Même si certains crient au sacrilège, j’aime opérer une bascule entre une matière très précieuse et une patine. C’est exactement l’inverse de ces produits de luxe vendus très cher alors qu’ils ne sont constitués que d’éléments bon marché ou peu nobles», glisse-t-il. Et d’ajouter, un brin provocateur, qu’il n’y a aucune incompatibilité à ses yeux à recycler des matériaux composites dans un bijou haut de gamme : «Plus personne ne veut porter une couronne de cinq kilos d’or. On peut aimer le précieux et vouloir être fluide, rapide, léger.» Une fois le concept défini avec son client, Jothi-Sèroj soumet croquis et études de forme pour aboutir à une gouache finale, suivie elle-même d’une maquette en cire ou en bois. Puis, pas à pas, il affine ses calibres en vue du travail lapidaire, sans pour autant laisser de côté l’outil informatique. «Comme pour un plan d’architecture, des logiciels me permettent de tracer des traits nets, en particulier pour des motifs géométriques comme des emmaillements», précise celui qui avoue travailler la nuit pour être le moins dérangé possible.

 

Taille d’une alexandrite destinée à une parure de la collection Rubeus.
Taille d’une alexandrite destinée à une parure de la collection Rubeus.© Édouard Nguyen


Élaboration informatique, création manuelle
Pour la phase de création à proprement parler, le geste reste indispensable. «Il m’arrive de tailler des modèles à la main, de les scanner en 3D, de regarder leur volume sur l’ordinateur puis de les réimprimer pour les retravailler encore et encore» : une façon de faire lui permettant d’associer la plus grande précision technique à la sensibilité artistique la plus subtile. En 2016, il a ainsi pu répondre en un temps record  «cinq semaines seulement, là où les grandes maisons y passeraient quatre mois !»  à une commande princière d’un service d’orfèvrerie complet, en vermeil incrusté de nacre grise de Tahiti, pour célébrer une naissance. «Des plats aux couverts… jusqu’au biberon», s’étonne-t-il encore. Et de montrer sa toute dernière commande spéciale : une pendulette d’applique en argent richement mais discrètement ornée, destinée à un yacht de 130 mètres. «C’est un confrère producteur de perles en Australie, que j’ai retrouvé au salon de l’horlogerie à Bâle l’an dernier, qui m’a sollicité», explique-t-il. Juste retour des choses lorsque l’on sait qu’à 12 ans déjà il économisait patiemment 50 francs pour s’offrir Yacht Magazine, à l’heure où ses camarades de classe se battaient pour des images Panini !

 

Le Bonzaï de Neptune, corail ancien, diamants, perles de Tahiti, célestine.
Le Bonzaï de Neptune, corail ancien, diamants, perles de Tahiti, célestine.© Édouard Nguyen

Pour l’amour du beau
Lorsqu’on lui demande s’il n’est pas difficile de garder les pieds sur terre après avoir connu tant de succès si jeune, l’intéressé coupe court : «Le métier reste dur physiquement et moralement. Et si l’on pense ne travailler que pour le prestige, il ne reste en réalité, quand vous êtes seul devant votre établi avec vos outils, que l’amour du beau…» Une approche humble contrastant avec l’ego des décorateurs qui le sollicitent de plus en plus et savent quant à eux parfaitement s’accommoder du star-system. «Pour autant, cela ne m’empêchera pas d’être le premier à penser des œuvres sur mesure pour des jets privés», ajoute-t-il dans un clin d’œil. En juillet prochain, le créateur dévoilera au musée des Arts décoratifs, à Paris, une collection exceptionnelle de «cristaux pour la Terre», de richissimes parures cosignées avec le designer Frédéric Manet pour la collection d’un joaillier. «Le propriétaire de la marque prévoit une tournée mondiale pour ces pierres. Nous en dévoilerons une qui battra le record du monde par sa taille !», confie-t-il avec excitation. Puis, à l’automne, son travail fera l’objet d’une exposition personnelle dans un hôtel particulier parisien. Il y présentera notamment le Bonzaï de Neptune, «une branche de corail ancien incrustée de cent diamants, de vingt-sept perles de Tahiti et de rocaille en célestine, le tout planté dans un vrai pot à bonzaï aux pieds rehaussés à la feuille d’argent». Jothi-Sèroj franchira-t-il un jour les portes d’une galerie qui l’exposerait et le représenterait, pour toucher une audience encore plus large ? «Rien n’est exclu. Tant qu’il m’est permis de continuer à baigner dans le rêve enfantin du trésor…»

 

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