Joseph Bernard ou l’éloge de la sensualité

Le 09 mai 2019, par Philippe Dufour

Thème favori du sculpteur français du début du XXe siècle, le corps de la femme est le sujet de ce bronze, comme saisi par un rythme de danse. Présenté bientôt à Lille, il nous invite à revisiter une œuvre puissante.

Joseph Bernard (1866-1931), Jeune fille à sa toilette, vers 1910, bronze à patine brun-vert nuancée, signé, porte le cachet du fondeur Claude Valsuani, cire perdue et numéroté IV, 64 21,5 18 cm.
Estimation : 50 000/60 000 

Les canons de la beauté féminine, selon Joseph Bernard : des formes pleines dessinées par des bras levés et un buste rond, contrastant avec la masse compacte des draperies… La Jeune fille à sa toilette, dite aussi Jeune fille se coiffant assise, est l’une des nombreuses silhouettes idéalisées  dont la célébrissime Jeune fille à la cruche  que le sculpteur a façonnées autour de 1910. À cette date, il utilise la terre, mais plus encore le plâtre à modeler, tout spécialement pour ses créations destinées à la fonte. Ainsi, notre bronze s’avère être l’état «petite nature» d’un grand plâtre exposé au Salon d’automne de 1912. Lui-même (répertorié sous le n° 183 du catalogue raisonné de l’artiste, édité en 1989 par la Fondation de Coubertin) connaît une première version modelée dans ce matériau ductile, et aujourd’hui non-localisée. L’œuvre rappelle également les relations complexes entre Bernard et ses fondeurs ; en tête, Adrien Hébrard, dans la galerie duquel il exposera, en 1907, ses figures de petites dimensions ; mais d’autres suivront, comme Eugène Rudier et surtout Claude Valsuani. Ce dernier signe de son cachet la fonte à patine brun-vert nuancée qui nous occupe, accompagné de la mention «cire-perdue» et d’un numéro «IV». Il existe donc plusieurs épreuves de la pièce, peut-être dix-huit, son édition initialement prévue à vingt-cinq exemplaires n’ayant pas été menée à son terme.
Une fascination pour les figures dansantes
Ramassée mais équilibrée, la composition de la Jeune fille à sa toilette témoigne d’un souci permanent de la monumentalité chez Bernard  et ce, même dans ses plus petites pièces ; un sens aigu sans doute hérité des sculptures de ses débuts, affichant des dimensions parfois spectaculaires, sous l’influence d’Auguste Rodin et d’Alexandre Falguière, dont il fut quelque temps le praticien. C’est en 1905 que l’artiste ouvre une voie très personnelle, avec L’Effort vers la nature, une tête féminine (musée d’Orsay). Il innove d’abord par la technique : il revient à la taille directe, dans laquelle il excellait déjà dans sa jeunesse, s’affirmant dès lors comme le grand rénovateur de cette pratique. Mais aussi par son esthétique, s’inscrivant dans le courant qui prévaut au début des années 1910 dans l’Europe entière : on peut la qualifier à la fois d’archaïsante  à la manière des premières sculptures grecques  et d’avant-gardiste, car libérée des conventions du XIXe siècle. Ces codes plastiques mettent en valeur le corps féminin, que vont particulièrement magnifier plusieurs figures dansantes. Elles ponctuent l’œuvre de Bernard, depuis la Fête des pampres de 1906 à la Femme à l’enfant de 1925. Leur rythme primitif n’est pas sans rappeler ceux des chorégraphies contemporaines, inventées par Isadora Duncan ou huées lors du Sacre du printemps d’Igor Stravinsky. D’ailleurs, avec son pied droit posé sur son genou, la Jeune fille à sa toilette n’est-elle pas en train de se préparer à la danse ?

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