Joseph Achkar et Michel Charrière, Ambassadeurs du XVIIIe siècle

Le 28 mars 2019, par Éric Jansen

Place de la Concorde, l’hôtel de la Marine est en pleine restauration. Artisans de cette renaissance, les décorateurs lèvent le voile sur ce chantier hors norme.

Joseph Achkar et Michel Charrière

Ce duo de décorateurs fait rarement parler de lui. La discrétion est sa marque de fabrique. Mais pour quelques amateurs avisés, prononcer les noms de Joseph Achkar et Michel Charrière a valeur de sésame. Il ouvre sur un univers extrêmement raffiné où le décor s’exprime en majesté. Les plus chanceux connaissent leur pied-à-terre parisien : un hôtel particulier qui avait accueilli le siège d’une banque et qu’ils ont entièrement refait, comme au XVIIIe siècle. Boiseries, tableaux et mobilier composent un cadre d’une parfaite harmonie. Un total look qu’ils assument complètement. «Il faut aller dans le sens d’un lieu, le contenu doit être en accord avec le contenant.» À Byblos, leur palais n’est pas moins en adéquation avec son environnement ou la rêverie orientale qu’on a envie d’y projeter. La poésie et l’évocation font aussi partie de leur philosophie. Sans doute est-ce pour cela que Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux, leur a confié la restauration de l’Hôtel de la Marine.
 

 


Pouvez-vous nous rappeler l’histoire de ce bâtiment ?
La place Louis XV, que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de place de la Concorde, est construite par Ange-Jacques Gabriel autour de 1758. De part et d’autre de la rue Royale, il élève deux façades identiques qui ont l’allure de palais romains. La partie relevant de l’Hôtel de Crillon est découpée en quatre lots et vendue à des particuliers, tandis que l’autre partie reste vide. Ce n’est qu’en 1772 qu’on décide d’y bâtir le Garde-Meuble de la Couronne, qui se trouvait à une époque antérieure à Versailles et que seuls les ambassadeurs pouvaient voir. En 1777, Pierre-Élisabeth Fontanieu, qui est l’intendant du Garde-Meuble et très proche de Louis XV, arrive à le convaincre d’ouvrir au public chaque premier mardi du mois ! Il devient le premier musée des Arts décoratifs de France et toute l’Europe se déplace pour venir voir les collections du roi car, quand on dit Garde-Meuble, on pense souvent mobilier, mais il y avait aussi les étoffes, les tapisseries, les bijoux, l’orfèvrerie, les armes…
Les travaux de restauration ont démarré il y a un an et demi, où en êtes-vous aujourd’hui ?
Les toitures ont été refaites, les façades extérieures et intérieures restaurées. Dans la cour principale, nous avons restitué les arcades telles qu’elles étaient à l’origine, en enlevant les vitres qui avaient été ajoutées au XIXe siècle. Il y avait trois entrées. À l’avenir, l’entrée principale se fera rue Saint-Florentin, plus calme et donc plus pratique pour l’accueil du public. La petite cour sur laquelle elle donne sera recouverte d’une verrière. Elle aura l’avantage de cacher l’étage qui a été construit au XIXe siècle. Une partie était occupée par des entrepôts et des ateliers, et notre idée de départ était de recréer cette ambiance, avec des artisans, afin de redonner un aspect vivant, mais finalement cette option n’a pas été retenue.
À présent, vous vous consacrez à la décoration intérieure ?
Oui, nous restaurons les appartements de l’intendant. Nous ne nous occupons pas de la grande galerie, qui a été refaite il y a peu, et que tout le monde connaît. Nous préférons redonner vie à ce que personne n’a jamais vu. Des pièces de réception qui n’ont pas bougé depuis le XVIIIe siècle car elles ont été occupées ensuite par les amiraux ; leur décor est resté intact, il a simplement été repeint une dizaine de fois. Aujourd’hui, nous mettons au jour les couleurs d’origine. Et nous ne nous contentons pas, comme souvent ailleurs, de faire un simple sondage, pour retrouver la teinte, et de repeindre à l’identique sans dégager le reste. Ici, nous ôtons toutes les couches superflues ! Ce sera le seul et unique endroit de la Couronne qui retrouvera ses décors, ses peintures, ses dorures. Pour le mobilier et les tissus aux murs, nous avons neuf cents pages de descriptif où tous les détails sont consignés. Par exemple, nous savons qu’il y avait dans l’antichambre-salle à manger une soie moirée peinte avec des treillages, des fleurs et des oiseaux exotiques qu’on va refaire dans le même esprit. L’endroit était spectaculaire ! Pour preuve, les cheminées, qui sont plus riches que celles de Versailles. Nous n’avons jamais vu un tel raffinement dans les ciselures des bronzes. Fontanieu avait du goût. Il a été le premier à découvrir Riesener et c’est lui qui l’a fait connaître au roi.
À ce propos, qu’en est-il du mobilier ?
Il en restait sur place, mais sinon tout a été éparpillé à gauche et à droite. Ce qui n’a pas été vendu est encore au Mobilier national, dans les réserves ou dans des ministères, des ambassades. La paire de tapisseries qui était dans le salon d’angle est au palais Farnèse. Il y a aussi des choses au Louvre, sans oublier l’Élysée… Ainsi, un meuble d’appui fabriqué par Gaudreau et restauré par Riesener est ici, mais il faisait partie d’une paire et l’autre se trouve à l’Élysée depuis Giscard d’Estaing. Informée de cette situation, Madame Macron a immédiatement accepté de le restituer. Dans un autre genre, le mobilier de la chambre de Ville-d’Avray, l’intendant qui a succédé à Fontanieu, est au musée de Boston. Nous sommes actuellement en pleine négociation pour qu’il nous le prête, au moins pour l’inauguration, qui est prévue au printemps 2020.

 

 


Vous pensez également acheter des meubles ?
Oui, nous avons commencé avec le fameux secrétaire de Riesener fait pour Fontanieu. Il devait être vendu aux enchères, mais nous avons négocié avec Christie’s pour le faire acheter avant. Bientôt, une commode de Riesener va également passer en vente à New York et nous allons essayer de l’acquérir. Le Centre des monuments nationaux a un peu d’argent pour cela.
Quel est le budget de cette restauration ?
130 millions et le contribuable ne paie pas un centime. Certains ont critiqué la publicité des échafaudages, mais elle nous a rapporté sept millions d’euros.
Avez-vous des mécènes ?
Nous avons créé un comité d’amis et de mécènes, dans lequel figurent le prince Amyn Aga Khan, Olivier Dassault, Gérard Mestrallet ou encore Jean-Marie Rouart.
Sans oublier le cheik Hamad bin Abdullah Al-Thani…
Le CMN a avec lui un accord spécifique. Tout le monde sait que c’est l’un des plus grands collectionneurs au monde. Il cherchait depuis longtemps un endroit pour pouvoir montrer l’étendue de sa collection… En échange d’une importante redevance, il organisera deux fois par an une exposition temporaire. Pour cela, il louera quatre cents mètres carrés dans un bâtiment à l’arrière, où il n’y a aucun décor historique. L’Hôtel de la Marine dispose de douze mille mètres carrés, ce qui laisse de la place. D’ailleurs, dans cette partie, il y aura aussi un restaurant, un salon de thé, une banque privée, et il reste encore huit mille mètres carrés à louer.
Quels rapports entretenez-vous avec l’administration ?
Nous avons les meilleurs rapports avec Philippe Bélaval et nous formons une véritable équipe avec Christophe Bottineau, l’architecte en chef des Monuments historiques, Bénédicte Lefeuvre, la directrice générale, et Delphine Christophe, la directrice qui s’occupe du chantier. Ils nous font confiance. Nous nous sommes mis d’accord dès le début. Nous leur avons dit : «Si vous venez nous chercher pour faire un musée, appelez quelqu’un d’autre. Si vous voulez qu’on crée une atmosphère avec des livres, des bougeoirs, des vêtements, c’est nous.»
Comment Philippe Bélaval a-t-il eu l’idée de faire appel à vous ?
Quelqu’un lui avait sans doute conseillé de venir nous voir. Nous nous sommes rencontrés, nous lui avons montré nos réalisations, il est venu dîner à la maison et a pu juger de l’atmosphère des lieux… Comme nous le disons toujours : il ne suffit pas de faire beau, il faut faire juste. Ce à quoi nous ajoutons : il faut aussi faire poétique. Pourquoi les gens ont-ils fui le XVIIIe siècle ? Parce qu’ils ne s’y sentaient plus bien. On a détruit le charme poétique de ces maisons pour en faire quelque chose de figé. C’est ce que ne doit surtout pas être l’Hôtel de la Marine.

Joseph Achkar et Michel Charrière en 4 dates
1985
Ouverture d’une galerie de meubles et d’objets d’art du XVIIIe siècle, boulevard Saint-Germain
2000
Restauration de l’hôtel de Gesvres
2014
Restauration du château de Ravel, dans le Puy-de-Dôme
2017
Début du chantier de l’Hôtel de la Marine
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