Jorge Coll : du neuf avec de l’ancien

Le 23 juin 2017, par Pierre Naquin

Le secret de Colnaghi, la plus vieille galerie du monde ? L’audace, hier comme aujourd’hui, avec le binôme de jeunes marchands espagnols, Nicolás Cortés et Jorge Coll. Ce dernier nous invite à reconsidérer le métier de dealer d’art.

COURTESY COLNAGHI

Après avoir, dès l’âge de 16 ans, aidé son père, marchand spécialisé dans le mobilier, le jeune Jorge Coll s’installe à Madrid pour se consacrer à sa passion : l’art des maîtres anciens. C’est là qu’il rencontre Nicolás Cortés. D’aventure en aventure, ils ouvrent une galerie à Londres puis se retrouvent, en tout juste une décennie, à la tête de la maison Colnaghi, fondée à Paris en 1760 par Giovanni Battista Torre.
Qu’est-ce qui rend Colnaghi si unique ?
Le plus important, c’est l’histoire, l’héritage, l’empreinte que possède la galerie sur le marché. Il y a une phrase célèbre dans notre métier : «Soit tu travailles pour Colnaghi, soit tu travailleras pour Colnaghi !» La marque fait véritablement partie de l’histoire du marché de l’art. Cela correspond aussi à mes aspirations ; au-delà de vendre des œuvres, je reste très attaché à l’histoire, à la connaissance ; travailler pour Colnaghi, c’est, pour moi, pouvoir s’inscrire dans une lignée qui valorise ces principes. Comme nous essayons d’être très innovants dans notre approche du métier, le faire à travers et pour un tel nom nous impose de faire les bons choix. On n’a pas le droit de se tromper !
Justement, le monde des maîtres anciens est-il véritablement perméable au changement ?
Je suis intimement persuadé que notre métier a impérativement besoin de renouveler ses pratiques. Nous ne pouvons plus travailler comme nous le faisions cinquante plus tôt… L’avantage, lorsque l’on est chez Colnaghi, c’est qu’il suffit de regarder dans les archives ; toutes les bonnes décisions ont déjà été prises ! Colnaghi a par exemple organisé la vente du premier tableau acquis par le musée de Détroit en 1889 ; il y a presque cent trente ans. Nous avons donc organisé l’année dernière un pop-up show dans la ville pour entretenir et renouveler nos relations avec les institutions sur place. Mais avoir l’idée ne suffit pas ! C’est surtout beaucoup de travail : il faut concevoir une unité, chercher les pièces, retrouver l’histoire de celles-ci, se renseigner sur les clients locaux, les contacter, comprendre quelles sont les attentes des musées,
du public, etc. Même, et peut-être surtout, quand on s’appelle Colnaghi, il ne faut pas se reposer sur ses lauriers.

Pourquoi avoir choisi Detroit ?
Pour créer la surprise. Pour être là où l’on ne nous attend pas. Si vous réalisez un pop-up show à Londres ou à New York, cela n’a pas d’impact ; il y en a partout, tout le temps. Alors que si vous faites la même exposition loin des grands centres d’art, les gens apprécient ; ils sont heureux que vous fassiez l’effort de venir à leur rencontre. Par ailleurs, le Detroit Institute of Arts est un musée fantastique et l’on pourrait dire qu’il y a une forme de renaissance de la culture dans la ville après des années vraiment très difficiles…
Les États-Unis sont-ils un marché important pour Colnaghi ?
Absolument. Nous y faisons déjà la moitié de notre chiffre d’affaires. Par ailleurs, les acteurs y sont très professionnels et organisés, ce qui est agréable et efficace. Nous réfléchissons même à y ouvrir un espace très prochainement…
Vous semblez vouloir faire du Old Master avec un style contemporain…
Tout à fait. Il faut conserver le sujet mais changer les méthodes. Les livres, les fêtes, les vernissages, les foires, les pop-up, les nouveaux services… tout y participe. Et je pense que la profession commence à apprécier. Elle voit bien que nous sommes enthousiastes et travailleurs. Que nous réinvestissons tous nos profits dans le seul but de faire avancer la cause. Que nous sommes passionnés par le sujet et que nous souhaitons transmettre cette passion au plus grand nombre. Cela fait un peu moins de deux ans que nous avons pris la direction de Colnaghi et l’on sent que nos pairs sont attentifs, et positifs.
Est-ce que cela a un impact sur votre organisation ?
Nécessairement. Aujourd’hui, nous avons une équipe de trente personnes. Je ne connais pas d’autre marchand d’art ancien avec un tel staff. Cela nous permet de couvrir tous nos besoins : marketing, logistique, vente, restauration, web, éditorial, design, etc. Nous sommes ainsi très libres et très réactifs. Nous concevons nos propres stands, réalisons nos propres livres, gérons notre propre logistique. Nous avons même un chef ! C’est très utile ! Cela nous permet de créer des expériences singulières pendant ces moments de partage que sont les repas… Concrètement, nous utilisons notre espace de Londres principalement comme un espace d’exposition et de ventes, alors que Madrid est plus tourné autour du back-office et de l’acquisition.
En parlant d’acquisition, comment sourcez-vous vos œuvres ?
L’Espagne est pratique pour cela. Contrairement au Royaume-Uni, où les clients vont naturellement en maison de ventes lorsqu’ils veulent céder leurs pièces, en Espagne, ils se tournent encore vers les marchands, ce qui crée d’intéressantes opportunités pour nous. Nous travaillons ainsi avec de multiples acteurs qui ont accès à des œuvres fantastiques mais n’ont pas la structure ou le réseau pour vendre à l’international. Nous sommes également actifs directement auprès des collectionneurs. Il nous arrive enfin d’acheter aux enchères, surtout lorsque nous repérons des sleepers ces œuvres mal identifiées par les experts des maisons de ventes, ndlr intéressants. Il est aussi possible de reconstruire certains marchés de niche, de redécouvrir des artistes ou des courants oubliés. D’où l’importance d’un grand travail de recherche pour en reconstruire les origines, les histoires.
Comment percevez-vous le marché des maîtres anciens aujourd’hui ?
Contrairement à ce que certains peuvent dire, je trouve qu’il est très énergique, vivant et dynamique. Nous ne sommes heureusement pas seuls, de nombreux marchands se montrent très innovants : Johnny Van Haeften, les frères Tomasso, Benjamin Proust, Anna Maria Rossi, etc. Ils investissent tous dans l’éducation, la recherche, la publication et travaillent beaucoup avec les musées. En plus de la qualité des objets qu’ils présentent, ils offrent surtout cette connaissance qu’ils mettent à disposition. Plus simplement, ils sont tous généreux de leur passion. Ce nouvel entrain, ce nouveau cycle, est quelque part dicté par la conjoncture. Le marché est plus tendu, ce qui impose aux marchands d’être plus créatifs. Aujourd’hui, nous devons faire de gros efforts, nous montrer innovants, enthousiastes et malins… Et tout cela pour le plus grand bénéfice des amateurs et des collectionneurs.
Comment «créer» de nouveaux collectionneurs ?
En allumant cette petite étincelle qui fait qu’ils y reviendront toujours. Si vous arrivez à transmettre votre passion, vous créez des amoureux de l’art… qui deviendront nécessairement client un jour ou l’autre. Mais encore une fois, cela se travaille, les gens ont besoin d’être accompagnés, encouragés, éduqués. Il faut dire et répéter qu’il y a bien davantage d’occasions de se faire plaisir, de s’amuser, de s’enrichir émotionnellement et intellectuellement avec les maîtres anciens que dans n’importe quel autre segment de l’art. Alors, au boulot !

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