Jordaens en Bretagne

Le 13 octobre 2017, par Carole Blumenfeld

Parfum de mystère et chantier en perspective pour les historiens de l’art, suite à la dernière découverte de Guillaume Kazerouni : un Jordaens dans une petite église bretonne.

 

Jacob Jordaens, Le Christ en gloire ou La Trinité entourée de saints, huile sur toile, 275 x 203 cm, Argentré-du-Plessis, église Notre-Dame.
© musée des beaux-arts de Rennes, Jean-Manuel Salingue

Le conservateur du musée des beaux-arts de Rennes n’en est plus à son premier coup d’essai, et vient encore d’enrichir avec panache le patrimoine breton. Dans la petite église Notre-Dame d’Argentré-du-Plessis, Guillaume Kazerouni a en effet mis au jour un tableau pour le moins spectaculaire de près de trois mètres de haut et qui avait échappé au regard des historiens de l’art. La provenance ancienne de ce Christ en gloire ou La Trinité entourée de saints est totalement inconnue. Avant la Seconde Guerre mondiale, il se trouvait selon les dires du père Roger Blot dans le château de la commune, et aurait été transféré entre 1938 et 1945 dans la salle à manger du presbytère pour être protégé. S’il provient certainement des collections de la famille du Plessis qui n’ont pas été saisies pendant la Révolution, aucun document ne permet pour l’heure d’attester du contexte de la commande ; seules des recherches plus poussées dans les archives pourront expliquer ces partis pris iconographiques si ambitieux. Le tableau est totalement inédit mais avait fait l’objet, en 1982, d’un échange entre François Macé de Lépinay et Roger A. d’Hulst, le spécialiste de Rubens et de Jordaens, qui proposait de le rapprocher d’un dessin du maître conservé au Victoria & Albert Museum, La Vierge et l’Enfant dans une niche, protégés par la sainte Trinité : «Ce dessin date de 1630-1635, ce qui ne veut pas dire que le tableau date de la même époque, car Jordaens et son atelier reprenaient souvent des motifs et des figures. Je suis convaincu que le tableau sort de l’atelier de Jordaens. Pour savoir si le maître y a mis la main lui-même, il me faudrait voir le tableau lui-même.» Oubliée depuis, la composition  qui vient de faire l’objet d’une restauration  pourra enfin être étudiée à loisir lors de sa présentation dans la cité malouine, aux côtés de 25 autres chefs-d’œuvre du XVIe au XVIIIe siècle provenant des églises de Bretagne.
DANS L’ATELIER DU MAÎTRE
Avec prudence, Guillaume Kazerouni considère à ce stade que certains détails pourraient bien revenir à Jordaens, comme le visage de Dieu le Père ou la figure de saint Sébastien qu’il rapproche de La Vénération de l’Eucharistie (Dublin, National Gallery). «Certes, le personnage masculin placé à côté de saint Jacques n’est autre que le célèbre modèle si souvent utilisé par l’artiste, Abraham Grapheus. Néanmoins, il paraît en tout cas exclu, malgré les qualités indéniables du tableau, d’en donner la majorité de l’exécution au maître lui-même tant ses œuvres des années 1630-1640 semblent supérieures et différentes dans la facture. Celle-ci, moins ferme que chez Jordaens, nous semble se rapprocher davantage d’artistes tels que Willeboirts Bosschaert ou Jan Boeckhorst, qui ont tous deux collaboré avec Jordaens, le second ayant été son apprenti avant de passer dans l’atelier de Van Dyck.» Avec malice, le conservateur se félicite que «les églises de Bretagne soient loin d’avoir livré tous leurs secrets. Elles ne sont pas si pauvres en peintures comme on l’a longtemps cru. Si ces dernières sont, en grande partie, composées de copies ou d’images parfois naïves dont l’intérêt historique est plus important que la portée artistique, les œuvres de belle facture ne font pas défaut.» Cette révélation permet de vérifier une fois de plus la phrase de Michel Laclotte, selon laquelle les églises de France et les châteaux anglais cachent les plus belles découvertes à venir. 

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