Jingdezhen, capitale mondiale de la porcelaine

Le 05 septembre 2019, par Caroline Boudehen

Riche d’une histoire millénaire, la ville du Jiangxi, dans le sud de la Chine, accueille aujourd’hui une nouvelle génération de créateurs et renoue avec l’art qui a fait sa renommée.

Bian Xiaodong, The Paradise
in the Rain
, 2010, Taoxichuan Ceramic Art Avenue, Art Gallery.

© Caroline Boudehen

Selon le poète et dramaturge chinois Guo Moruo (1892-1978), «la meilleure porcelaine au monde se trouve en Chine et la meilleure en Chine se trouve à Jingdezhen.» Si les Chinois connaissent l’existence du kaolin l’argile à la base de cette céramique depuis 1500 av.  J.-C., ce n’est qu’au XIIIe siècle que l’objet en porcelaine tel que nous le connaissons aujourd’hui, doté d’un corps blanc légèrement translucide et parfaitement imperméable, s’est développé. Jingdezhen, située dans le Jiangxi, une province du sud de la Chine, a joué un rôle déterminant durant les siècles de découvertes et d’expérimentations qu’a nécessités l’excellence du savoir-faire incarné par la ville. Les gisements de kaolin aux alentours, les forêts environnantes offrant la matière première pour alimenter les fours ainsi que l’abondance de cours d’eau, nécessaires au fonctionnement des moulins pour concasser l’argile et au transport du bois, puis à celui des objets eux-mêmes jusqu’à Nankin et Pékin, ont fait d’elle le centre névralgique de la production de l’«or blanc». C’est sous la dynastie Yuan (1271-1368), et grâce à l’ouverture des routes de la soie, que le commerce de la porcelaine connaît un réel essor : les réalisations perdent en sobriété, deviennent monumentales et gagnent en qualité esthétique. Sous les Ming (1368-1644), le marquage des pièces impériales élève dès lors leur préciosité. L’exportation s’intensifie encore à travers la Compagnie des Indes au XVIIe siècle et fait exploser la production et la renommée de Jingdezhen en Europe, mais aussi en Asie du Sud-Est, pour devenir une véritable industrie au XVIIIe. «Jingdezhen a toujours vécu par et pour la porcelaine. Les fours étaient allumés continuellement dans toute la ville, qui était noire à cause du charbon que cette production de masse nécessitait», explique Marie-Pierre Asquier, experte en céramique et en particulier dans celle de la Chine. Mais, après la Révolution culturelle (1966-1976), l’activité se trouve drastiquement affaiblie… La ville entre dès lors dans une période de récession. Ce n’est que dans les années 2000 que Jingdezhen trouve un souffle nouveau, grâce à l’art et au tourisme.
 

Artisan céramiste travaillant dans l’une des nombreuses usines de Jingdezhen.
Artisan céramiste travaillant dans l’une des nombreuses usines de Jingdezhen.© Caroline Boudehen


Jingdezhen, une expérience unique
Aujourd’hui, la spécificité de la ville réside dans son patrimoine immémorial et la mise en valeur de celui-ci à travers la restauration de sites historiques, comme l’Ancient Kiln Folk Customs Museum. Ce musée en plein air retrace l’histoire de la porcelaine autour des anciens fours impériaux. «Il est incontournable, selon Marie-Pierre Asquier, pour comprendre l’histoire de la ville et le développement des techniques à travers les âges, le processus de fabrication de la porcelaine artisanale, des Song aux Qing.» Mais Jingdezhen connaît également un renouveau grâce à la création artistique, avec la construction ou la réhabilitation de studios d’apprentissage dédiés à l’accueil d’une nouvelle génération, nationale et internationale, d’étudiants et de professionnels. En 1997, Jackson Li, un artiste natif du Jiangxi parti étudier aux États-Unis, décide de revenir pour créer le premier atelier doté d’un programme d’échange international dans le village de Sanbao, à quelques kilomètres de Jingdezhen, attirant ainsi des étudiants et professeurs étrangers dans la région. Le Sanbao Ceramic Art Institute œuvre dès lors pour une ouverture et un dialogue des cultures, et devient l’emblème d’un nouveau vent de création qui se répand sur le territoire. En 2005, c’est le Pottery Workshop qui investit l’ancienne Sculpture Factory, au centre de la ville, sur un principe identique à Sanbao. Plus près de nous, en 2015, un vaste projet est mis en place, la Taoxichuan Ceramic Art Avenue : la réhabilitation de l’une des plus importantes usines de Jingdezhen en galeries, studios, workshops, centre culturel, programmes d’échange cela grâce à un soutien gouvernemental non négligeable de 450 millions de yuans, selon le China Daily du 30 janvier 2019. Une évolution liée à la modernisation de la ville. Wu Jun, collectionneur et détenteur de plus de dix mille pièces anciennes, se souvient : «Il y a quelques années, l’air était pollué à cause du charbon. Il n’y avait pas d’eau courante, pas de route… Depuis 2018, le train à grande vitesse relie la ville au pays, des immeubles se construisent, les habitations sont restaurées… La vie à Jingdezhen a radicalement changé, et de manière positive !» Une modernisation à grand train, qui améliore la qualité de vie mais inquiète aussi les locaux, lesquels redoutent une transformation de leur patrimoine en un nouveau Disneyland. Wenying Li, sœur du fondateur du Ceramic Art Institute et responsable du programme d’échange de celui-ci depuis vingt-deux ans, explique : «En 2013, le gouvernement a décidé de mettre la main au porte-monnaie en lançant un grand programme de restauration et de construction, mais parfois, sans prendre garde aux sites en question. La route historique, par exemple, qui mène de la ville à Sanbao, a été transformée en une longue succession d’hôtels, de restaurants et de boutiques branchées, et ne met pas l’artisanat local en valeur. Cette route a été construite sous les Song, mais rien ne vient le rappeler !» Le prix à payer pour assurer le rayonnement du mythe, qui est loin de se tarir, puisque l’État envisage de convertir de nombreuses anciennes usines de porcelaine en espaces d’art au cours des cinq prochaines années.

 

Ran Xiangfei, bol et plateau en céramique.
Ran Xiangfei, bol et plateau en céramique. © Ran Xiangfei


Une énergie extraordinaire
Ainsi Jingdezhen reste-t-elle une destination incontournable pour les céramistes de Chine et du monde. Car sa porcelaine bleu et blanc, en chinois qinghua, est dotée de quatre qualités lui ayant valu sa réputation mondiale : blanche, brillante, extrêmement fine et produisant un tintement unique. L’idée d’un retour aux sources, d’appréhender la longue histoire de la ville et de faire l’apprentissage de ses techniques inégalables séduit les nouvelles générations. Liu Xi, créatrice émergente, travaille entre Shanghai et Jingdezhen, où elle a son propre atelier : «C’est ici que sont disponibles les outils les plus adéquats et les fours les plus grands de Chine. C’est aussi un retour à la nature, au calme et à l’inspiration…» L’artiste conceptuel Zhenhan Hao, quant à lui, est à la recherche de ses racines. Il a quitté le monde du design industriel pour se plonger au cœur de traditions et d’un savoir-faire qu’il veut exprimer par une vision contemporaine. «Je suis en lien avec les artisans de la ville, leur quotidien, et je discute beaucoup avec eux, ce qui m’inspire dans mon travail. Je ne suis pas un céramiste en tant que tel, mais j’utilise l’histoire pour créer mes propres projets artistiques.» Ran Xiangfei, designer industriel de formation, a décidé lui aussi de quitter le monde de l’entreprise pour se concentrer sur une création personnelle et développer un design particulier, lié aux spécificités de la porcelaine locale. Une exploration des techniques ancestrales afin de produire une œuvre ultracontemporaine…À Taoxichuan, des artistes du monde entier viennent expérimenter «l’énergie extraordinaire qui se dégage de Jingdezhen» : ces mots sont de Ryan LaBar, ayant grandi dans le Montana. Cet artiste céramiste de renommée internationale a créé là son propre atelier, y concevant des œuvres abstraites un peu en lien elles aussi avec la tradition de la porcelaine. «Les techniques, Jingdezhen les a déjà, constate Marie Asquier : c’est la créativité qui la propulsera dans le futur.»

 

à voir
Ancient Kiln Folk Customs Museum, 1, Guyao Road, Jingdezhen, www.chinaguyao.com/English/
Jingdezhen Sanbao Ceramic Art Institute, www.chinaclayart.com
The Pottery Workshop, www.potteryworkshop.com.cn
Taoxichuan Ceramic Art Avenue, www.jingdezhenstudio.com

à savoir
Ryan LaBar, www.ryanlabar.com
Liu Xi, représentée par Art+ Shanghai Gallery, www.artplusshanghai.com/artists/liu-xi/
Zhenhan Hao, représenté par la galerie ALL, Los Angeles-Pékin, www.galleryall.com/designer/ zhenhan-hao/
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