Jimei x Arles, et la photo voyage

Le 19 décembre 2019, par Pierre Naquin

Depuis cinq ans, les Rencontres d’Arles s’exportent en Chine à l’occasion du festival Jimei x Arles de Xiamen. Un rendez-vous plébiscité qui pose la question de l’appréhension de la photographie d’un continent à l’autre.

Yan Yibo, série « Chaos », 2013-2016
Courtesy de l’artiste.

Lorsque Sam Stourdzé est venu en repérage afin de préparer la première édition du festival Jimei Arles, la ville de Xiamen (sud-est de la Chine) et particulièrement le district de Jimei ne ressemblaient en rien à ce que les visiteurs peuvent découvrir aujourd’hui. « Le métro n’existait pas. La promenade au bord de l’océan n’existait pas. L’hôtel n’existait pas. Les tours n’étaient même pas finalisées. C’était l’aventure ! confie l’intéressé. Dès le départ, nous avons mis une condition à notre participation à ce projet : que le niveau d’exigence soit le même qu’en France. Les premières années ont été difficiles, notre responsable de production s’arrachait les cheveux. Aujourd’hui, même s’il y a encore des pistes d’amélioration possibles, le niveau d’expertise est tout simplement bluffant. » En cinq ans, le festival a trouvé son public : 70 000 visiteurs ont franchi les portes du Citizen Square Exhibition Hall en 2018 (contre 30 000 la première année) et les organisateurs en attendent au moins autant pour cette nouvelle édition. Cette fréquentation est à comparer à celle du pendant français, deux fois supérieure pour une durée double… mais ne bénéficiant pas du même niveau de notoriété ou de promotion. À Xiamen, c’est clairement la force du nombre, dans une « petite » agglomération chinoise de cinq millions d’habitants, qui opère. « Notre public est à l’image de la ville : jeune, étudiante, ouverte, curieuse. Nos visiteurs sont surtout des locaux. Ils viennent spécifiquement pour voir de la photographie, confie Bérénice Angremy, codirectrice du festival aux côtés de Victoria Jonathan. Il y a six ou sept ans, personne ne s’intéressait encore au médium. Le premier rendez-vous qui lui a été consacré date à peine du début des années 2000. Aujourd’hui, le pays compte une cinquantaine d’événements d’importance et d’envergure variables. » Le programme de cette cinquième édition est riche, varié et équilibré. Entre les maîtres européens de la collection du musée de la Photographie de Séoul (« Brassaï, Josef Koudelka, Mario Giacomelli : Romantic Melancholy »), un focus sur la photographie indienne, la documentation du geste chinois par Guy Le Guerrec et l’intégration de la photographie dans le champ plastique contemporain, tous les mouvements sont représentés. La sélection des expositions présentées à Arles cet été  qui ont fait le voyage en Chine (Tom Wood, Philippe Chancel, Evangelia Kranioti, Clergue & Weston, The Anonymous Project, Maté Bartha)  était attendue, même si, mystérieusement, le reportage sur la Corée du Nord a disparu de la présentation de Philippe Chancel. De même, il n’y a aucun nu à l’horizon… D’ailleurs, les Chinois ont leur propre perception du médium.
Une autre approche de la photographie
« Les artistes et les commissaires d’expositions chinois ont une approche différente de la photographie. Pour eux, tout est une question d’image ; que celle-ci soit statique ou dynamique, figée ou en mouvement, imprimée ou accessible à travers un écran ne fait aucune différence. Réconcilier nos différentes conceptions de la photographie a parfois été un challenge », constatent de concert Sam Stourdzé et Bérénice Angremy. C’est d’autant plus vrai dans la section Discovery qui présente de petites expositions d’artistes chinois. Difficile de parler encore de photographie, les propositions tiennent davantage de l’installation, avec une large place laissée à la vidéo. « Venir ici et appréhender ces différences est aussi enrichissant pour nous. Cela nous ouvre à de nouvelles pratiques et compréhensions du monde, qui viennent étoffer encore notre programme arlésien », poursuit Sam Stourdzé.
La promotion des artistes assurée
Pour cette édition, le gagnant du Discovery Award est Yi Lian avec son exposition « Ask for the Moon », conçue par Cai Liyuan. L’artiste, qui n’a pas 35 ans, y livre une forme de journal intime fantastique de ses nuits, fruit de la « documentation » de ses rêves depuis 2010. Il bénéficiera, en plus de l’équivalent de 25 000 €, d’une présence au programme des Rencontres d’Arles 2020. « C’est un véritable défi : on est ici vraiment loin d’une exposition classique, sans même parler de la difficulté que va constituer la traduction. Mais je pense que l’on peut être encore plus ambitieux », poursuit Sam Stourdzé. La photographe chinoise Luo Yang (née en 1984) a, quant à elle, été primée pour son exposition coup de cœur « Youth », consacrée à une nouvelle jeunesse chinoise où l’identité s’est affranchie des genres. « Les femmes photographes sont encore rares en Chine. Sur certains aspects, on pourrait même dire que leur situation se dégrade. C’est pour cela que le Jimei Arles Women Photographers Award, seule récompense de ce genre dans le pays, est si important à nos yeux », déclare Victoria Jonathan. Si le festival vogue de succès en succès, son avenir n’est toutefois pas totalement assuré. Le contrat qui lie le district de Jimei aux organisateurs arrive à son terme et son renouvellement n’est pas encore garanti. La très grande majorité du financement (environ un million d’euros) est aujourd’hui couverte par la ville, directement ou par l’intermédiaire de sponsors. « Nous sommes confiants. Tous les indicateurs sont au vert. Il n’y a pas de raison que le contrat ne soit pas renouvelé », tempère Rong Rong, photographe à l’initiative de la manifestation. Espérons que les officiels soient sur la même longueur d’onde. La prochaine sélection arlésienne est quasi bouclée et les expositions  y compris celles qui pourraient voyager jusqu’à Xiamen  vont entrer en production. Il serait dommage que cette initiative, importante pour les deux continents, ne trouve pas de suite.

à voir
Jimei x Arles 2019,
International Photo Festival, Xiamen (Fujian), Chine.
Jusqu’au 5 janvier 2020.
www.rencontres-arles.com
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