Jim Dine, Love Story in Paris

Le 01 mars 2018, par Maïa Roffé
À l’occasion de l’exposition de sa donation au musée national d’Art moderne à Paris, l’artiste américain ouvre les portes de son atelier à Montrouge.
Jim Dine dans son atelier de Montrouge.
© Hervé Veronese Centre Pompidou

Rien ne laisse deviner, derrière cette grande porte de garage d’une rue tranquille de Montrouge, que s’élabore ici l’œuvre d’un artiste de renommée internationale, exposé au Guggenheim de New York ou à l’Albertina de Vienne. Robuste et le regard vif, l’Américain Jim Dine, 82 ans, vient d’arriver de sa marche quotidienne depuis Saint-Germain-des-Prés, où il vit avec son épouse photographe Diana Michener. Le sol est jonché de balais, de chiffons, de pinceaux et de brosses, de tubes et de pots de peintures vides renversés, de paires de baskets et d’outils divers. Un véritable capharnaüm maculé de taches de peinture où l’on distingue, sur des tables en désordre, entre le Financial Times et un catalogue des œuvres de Bonnard, un coffret de CD de Maria Callas. «L’atelier doit faire dans les 560 mètres carrés, c’est le plus grand atelier que j’aie jamais eu. C’est un privilège de travailler dans un endroit pareil, parce que je peux passer d’une peinture à une autre et bosser sans arrêt, sans éclabousser les autres toiles avec de la peinture. C’est un grand luxe, mais c’est aussi une méthode de travail que j’ai toujours suivie, ne pas faire qu’une seule chose à la fois. C’est aussi comme ça que j’écris mes poèmes aujourd’hui. Avec mes poèmes, je travaille sur un texte, je passe à un autre, je trouve un autre sujet sur lequel j’ai envie d’écrire, j’essaie de les rassembler comme je le fais avec la peinture» ; ainsi s’exprime celui qui écrit de la poésie depuis les années soixante, malgré une dyslexie diagnostiquée tardivement, à l’âge de 24 ans. «Depuis cette date, j’ai lu un livre par jour. J’ai pu lire de la poésie parce que c’était court. Et j’ai pu exprimer certaines choses, comme en dessin, parce qu’il y avait peu de mots. Ils sont devenus des objets que je pouvais découper, sur de grands rouleaux de papier fixés au mur, coller, corriger, puis lire.»
 

Vue de l’atelier avec l’un des cœurs de Jim Dine.
Vue de l’atelier avec l’un des cœurs de Jim Dine. © Hervé Veronese Centre Pompidou


Un homme de cœur
Pionnier du happening avec Claes Oldenburg et compagnon du pop art, l’artiste est à la fois performer, poète et grand expérimentateur de techniques, travaillant inlassablement le bois, l’estampe, la photographie, le métal, la pierre et la peinture. Prolifique, il possède aussi un atelier à Göttingen, en Allemagne, pour ses dessins, et un autre pour ses sculptures, dans une ferme à Walla Walla, aux États-Unis, une ville plus connue pour sa «Wishy-Washy Washing Machine Company of Walla Walla Washington» des dessins animés de Bugs Bunny… Pour l’heure, Jim Dine intervient simultanément sur plusieurs toiles et panneaux de bois pour sa prochaine exposition, qui aura lieu à la galerie Thomas Modern à Munich, en septembre prochain. Les œuvres carrées représentent toutes un cœur, figure iconique de l’artiste depuis 1970. «Le cœur définit l’univers de Jim Dine tout comme la cible celui de Jasper Johns, le visage de Marylin celui d’Andy Warhol, le mot «love» celui de Robert Indiana. Mais ce motif, même s’il est issu de l’imagerie populaire, représente pour Dine le socle lui permettant de développer sa propre imagerie, chargée de mélancolie et d’introspection», révèle Annalisa Rimmaudo dans le catalogue de l’exposition «Jim Dine. Paris, Reconnaissance» du Centre Pompidou.

Paris est une ville inspirante, et j’ai senti dès les années soixante que je pouvais travailler ici comme un homme libre
Vues de l’atelier de Montrouge.
Vues de l’atelier de Montrouge.© Hervé Veronese Centre Pompidou


Sur ces cœurs peints, l’artiste a fixé des outils de toutes sortes, dont des pinces, clés de serrage et visseuses. Une autre constante de son œuvre, qui tient à sa biographie : orphelin de mère à l’âge de 12 ans, Jim Dine a été élevé par ses grands-parents qui tenaient une quincaillerie. «Je n’ai jamais vu les outils comme des objets avec lesquels nécessairement travailler. Je les ai vus comme des sculptures», confie l’artiste. N’a-t-il pas intitulé un cadre en acier, recouvert de moulages d’outils en bronze peint, The Garden of Eden (Le Jardin d’Éden) en 2003, et donné cette œuvre au musée national d’Art moderne ? Accrochées au mur de l’atelier de Montrouge, les toiles de lin et les panneaux de bois associant cœurs et outils ont d’abord été travaillés au sol, en posant une résine acrylique claire à l’aide d’un rouleur, puis en jetant du sable. «Ces nouvelles œuvres sont très techniques et physiques ; fruits d’une longue période de gestation, elles se construisent, au fil de plusieurs couches d’acrylique, résine et sable. Dine modèle ensuite l’épaisseur et la forme des couleurs avec des meuleuses. Il avance par effacement, par grattement de la surface, par insertions et retouches incessantes. Une pratique proche de celle de Willem De Kooning, peintre abstrait et figuratif très apprécié par Jim Dine, pour qui une peinture n’est jamais achevé», explique Annalisa Rimmaudo. De telles œuvres, créées dans le secret de l’atelier, ont une technique semblable à ses Concrete Paintings élaborées depuis 2010, dont font partie A Child in Winter Sings (2011-2012) et Late Friends (2012), données également au Centre Pompidou. «Un défi incroyable, pour moi, se souvient Jim Dine. C’était comme Napoléon sur le front russe. J’étais mille soldats qui se battaient avec la peinture. En plus, j’avais mal au dos. Je montais et descendais sur des échelles. Je devais faire cette peinture alors que j’avais mal. Toutes ces peintures sont pleines d’émotion du point de vue de la force et de la capacité à peindre et à inventer des formes. Mais cette dernière grande peinture de 2,70 par 2,70 mètres, qui s’appelle Late Friends, je crois qu’elle est plus effrayante et plus physique.»

A Child in Winter Sings, 2011-2012, diptyque, acrylique et sable sur bois, 244 x 244 cm, collection Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne.
A Child in Winter Sings, 2011-2012, diptyque, acrylique et sable sur bois, 244 x 244 cm, collection Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne.© Kerry Ryan McFate © Adagp, Paris 2017

Vénus à la tronçonneuse
«Je cherche toujours à rendre mes œuvres plus physiques, gravures comprises», souligne l’artiste américain. Ajoutons qu’il a travaillé à Paris de 1975 à 2008 avec Aldo Crommelynck, le grand graveur de Picasso et de Braque, puis avec Kurt Zein à Vienne, Michael Woolworth à Paris et Gerhard Steidl à Göttingen. Avec une énergie indescriptible, Jim Dine multiplie les expérimentations : gravure sur bois et sur carton, eau-forte, lithographie, pointe-sèche, etc. «J’aime découper le bois. J’aime dessiner avec de l’acide sur le cuivre. J’aime dessiner avec le crayon gras sur les pierres lithographiques, c’est un plaisir sensuel», confie-t-il. Un grand espace est dévolu à la gravure sur bois au fond de l’atelier de Montrouge, où l’on découvre des outils peu orthodoxes : une meuleuse, une fraise de dentiste, et même une tronçonneuse. Fou de dessin et d’estampes, comme Hokusai, il sait manier la tronçonneuse, avec l’aide de son assistant, pour ses sculptures sur bois, comme les trois Vénus de The Wind and Tools (A Glossary of Terms) de 2009, exposées au Centre Pompidou. Cette pièce, comme les vingt-sept autres œuvres données au MNAM par l’artiste, offrent une vue d’ensemble du travail de Jim Dine, depuis ses thèmes fétiches  cœur, outils, peignoir, Vénus, Pinocchio  jusqu’à ses multiples techniques  peinture, sculpture sur bois et en bronze, estampes, environnements, assemblages. «Pour ma quatre-vingt-deuxième année, j’ai décidé de donner ces peintures et sculptures de différents moments de ma carrière car je tiens beaucoup à honorer une dette, culturelle et personnelle. Depuis mon enfance, la France et Paris m’ont apporté une esthétique qui a nourri ma peinture, m’ont fait comprendre comment vivre en être humain honnête et civilisé, m’ont offert la musique et l’art, et je leur en suis profondément reconnaissant.» Un geste d’une rare élégance… 

 

Nancy and I at Ithaca (Straw Heart), 1966-1969/1998, acier, paille, résine, colle, collection Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne.
Nancy and I at Ithaca (Straw Heart), 1966-1969/1998, acier, paille, résine, colle, collection Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne. © Ellen Page Wilson © Adagp, Paris 2017
Jim Dine
en 5 dates
1935
Naissance à Cincinnati (Ohio, États-Unis) le 16 juin
1958
Déménage à New York. Il fonde, en compagnie de Claes Oldenburg et Markus Ratcliff, la Judson Gallery à Greenwich Village
1963
Exposition à la galerie Ileana Sonnabend, à Paris
1987
Exposition «Jim Dine chez Aldo Crommelynck : Gravures», à l’American Center (Paris)
2015
Donation de 234 gravures au British Museum
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