Jean-Michel Renard, expert philosophe agitateur d’idées

Le 16 septembre 2016, par Sylvain Alliod

Vice-président de la Chambre nationale des experts spécialisés, ce singulier marchand d’instruments de musique rayonne à l’international depuis un petit village de l’Allier, battant en brèche les idées reçues.

Jean-Michel Renard dans son showroom, à Bellenaves dans l’Allier.
Photo DR

Étant installé à la campagne, comment avez-vous fait pour devenir l’interlocuteur de grands musées américains dans une spécialité pointue, cela bien avant l’arrivée d’Internet ?
J’ai longtemps envisagé mon métier de manière provisoire. Puis j’ai appliqué la théorie de Riccardo, c’est-à-dire celle de l’avantage comparatif. Il y avait à l’époque à Paris trois marchands importants ; je n’avais ni leur clientèle ni leur stock, rien. La seule faiblesse que j’ai détectée, c’était leur manque de rigueur. J’ai donc calqué ma méthode de travail sur celle des musées, en établissant des fiches très détaillées, à caractère scientifique. Je suis allé aux États-Unis, un pays plus ouvert où j’ai pu profiter du tropisme universitaire. La musique des bals musettes ne m’intéresse pas, mais sa formation, oui. Comment une musique d’immigrés devient-elle une musique nationale ? J’ai également fait des conférences sur les collections à Yale, puis en Russie. J’en ai fait d’autres sur la musique populaire française et aussi disserté sur l’évolution de la facture instrumentale à l’époque napoléonienne. Les contacts avec les musées se sont ainsi noués et j’ai pu contribuer à la rédaction du catalogue du musée de Boston, en identifiant une vielle. J’ai également participé à la constitution d’un musée à Phoenix pour un millionnaire, qui voulait un lieu dédié aux musiques du monde avec une vitrine par pays. Il a fallu trouver 1 500 instruments !
Mais avant cela, votre parcours peut aussi paraître atypique…
J’ai d’abord hésité entre les mathématiques et la philosophie, avant d’opter pour la seconde. J’ai enseigné cette matière, et cela se passait bien, mais en fait, je n’en avais pas envie. J’avais plusieurs passions, les livres, les tableaux et les instruments de musique, par le biais de la musique populaire. Pour les deux premières spécialités, il fallait disposer de moyens que je n’avais pas. Je me suis alors installé comme marchand d’instruments de musique, en attendant un poste auprès des musées, qui se profilait dans l’Allier. Quand il s’est vraiment précisé, à la deuxième réunion à la direction des musées nationaux, je me suis rendu compte que j’avais mordu au métier de marchand : courir partout, brasser des objets… J’ai donc poursuivi mon activité, en m’inscrivant en parallèle à l’École des hautes études en sciences sociales, à la Sorbonne, pour un doctorat d’ethnomusicologie. Je jouais de la vielle et de la cornemuse et, dès l’âge de 14 ans, j’avais entrepris d’enregistrer les vieux musiciens en montagne bourbonnaise, à commencer par mon arrière-grand-mère, qui chantait. Je faisais cela de manière très méthodique, avec une carte d’état-major que je quadrillais. Je parlais le patois, sauf plus au sud, où je le comprenais sans pouvoir le parler. J’ai fait don de toutes mes cassettes à un centre de recherche.

 

Violon fétiche de Jacques Grandchamp, à côté d’une mandoline lombarde et d’une musette de cour du XVIIIe siècle. Photo DR
Violon fétiche de Jacques Grandchamp, à côté d’une mandoline lombarde et d’une musette de cour du XVIIIe siècle.
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Hormis votre showroom à Bellenaves, vous n’avez pas de galerie ayant pignon sur rue. Compensez-vous cela par votre présence à de grande foires, comme celle de Maastricht, à laquelle vous avez participé pour la première fois cette année ?
Non, la seule manifestation sur laquelle j’étais présent de manière régulière en tant qu’antiquaire a longtemps été le salon Musicora. L’interdiction de l’ivoire aux États-Unis, en 2014, a été un coup dur pour mon activité. Le conservateur du Metropolitan Museum me dit qu’il y aura des aménagements, mais en attendant, il faut que je fasse quelque chose. J’ai déposé un dossier à la Braafa, qui est resté en liste d’attente. Un ami m’a conseillé d’essayer la Tefaf. Grâce à un expert en arts d’Asie, j’ai pu rencontrer un organisateur de la foire, intéressé par les instruments de musique. J’ai envoyé un dossier, et j’ai eu un stand.
Vous êtes très investi dans la CNES (Chambre nationale des experts spécialisés). Que pensez-vous des règles régissant le système français, perçues par certains comme un frein pour notre marché ?
Je suis un grand défenseur du modèle français. On perçoit mal l’image d’exigence culturelle que renvoie notre pays. En juillet dernier, j’étais en Corée à la demande des pouvoirs publics. Suite à de nombreux problèmes de faux, le ministère de la Culture a décidé de donner au marché de l’art le cadre juridique dont il était dépourvu, non pas pour des raisons fiscales, mais pour le revitaliser. Les Coréens ont fait appel à la chambre américaine des experts et à la nôtre, en raison des qualités du modèle français. Avec l’avocat Alexis Fournol, nous l’avons défendu au cours de conférences et de tables rondes. Ici, on peut toujours s’insurger contre la lourdeur administrative française. Je n’en défends pas les excès, mais les principes. Remarquez d’ailleurs que ce qui nous régit dans l’expertise, c’est le décret Marcus, lequel n’était pas un fonctionnaire tout puissant, mais un député, libéral et marchand. Défendre le rôle des pouvoirs publics ce n’est pas avoir la boulimie des contraintes ou des lois, surtout quand ces dernières, quelle qu’en soit la logique, frôlent le grotesque comme c’est le cas, par exemple, avec le délai de prescription. Si pour un même objet et un même travail, notre responsabilité d’expert est différente selon que celui-ci est présenté en vente publique ou dans une vente de gré à gré, c’est aux députés ou aux sénateurs qui ont retoqué les amendements que proposait la Confédération européenne des experts d’art qu’il faut demander des comptes, pas aux fonctionnaires chargés de l’application des lois. Quand la logique du droit s’oppose à la raison, c’est le droit qui devient ridicule. Et une justice ridicule n’est plus respectable qu’avec la condescendance qu’on accorde à une vieille dame sénescente. Je crains que le décret du 16 août dernier, relatif au commerce de l’ivoire, n’ajoute à cette condescendance…

 

La partition du Devin du village de Jean-Jacques Rousseau, devant un clavecin italien de 1634. Photo DR
La partition du Devin du village de Jean-Jacques Rousseau, devant un clavecin italien de 1634.
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Du fait de votre formation multidisciplinaire, quel regard portez-vous sur l’expertise ?
L’expertise, c’est avant tout l’art de poser les questions. C’est tout sauf spectaculaire. Aujourd’hui il faut essayer de résoudre la contradiction qu’il y a entre le temps long de l’expertise et les plus brefs délais requis pour l’organisation des ventes publiques. J’ignore si le fonctionnement actuel pourra durer longtemps, il demande en tous cas une solide expérience et tout de même un peu de chance. J’ai voulu aller vite une fois en expertisant sur photo un piano d’un modèle courant et d’une grande marque. Une fente au cadre de 5 mm, invisible sur les documents, m’a fait éprouver les limites d’Internet. Moralité, plus jamais ! Dans les stages de formation que nous organisons à la CNES, particulièrement ceux sur la méthodologie, nous insistons longuement sur cet aspect du travail. Ne rien tenir pour acquis. Vous voyez, la philosophie cartésienne mène à tout. D’ailleurs la CNES n’est pas exclusivement tournée vers le commerce. Certains de nos membres ne sont pas habilités à faire des expertises ad valorem, mais sont experts associés en tant qu’universitaires ou techniciens spécialistes d’un domaine très précis. Nous avons également des partenariats avec l’École des chartes, des personnalités du CNRS et des conservateurs de musée. On assiste parfois à des confrontations interminables, par des points de vue opposés a priori irréconciliables, des argumentations dont la mauvaise foi finit en éclats de rire, en même temps que des commentaires d’une érudition fascinante. Difficile de se détacher de ce métier. Au fond, le principal point commun entre l’expertise et l’érotisme est que ces activités, aussi nobles l’une que l’autre, nécessitent du temps, et ici la précipitation apparaît comme la première caractéristique de l’inexpérience…

Jean-Michel Renard
En 4 dates
2007
Nommé président national de la Chambre nationale des experts spécialisés.
2009-2011
Missionné par le Musical Instrument Museum de Phoenix (Arizona), pour fournir les instruments d’Europe
et du pourtour méditerranéen. Séjourne notamment dans le Hoggar auprès de musiciens touaregs.
2015
Administrateur à l’American Musical Instrument Society. Collabore à la rédaction du Grove Dictionnary of Musical Instruments.
2016
Geneviève Beaume lui succède à la présidence nationale de la CNES
Il reste en charge des activités de celle-ci à l’étranger.
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