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Jean-Michel Jaudel

Publié le , par Sylvain Alliod

Cet autodidacte a commencé par collectionner tous azimuts avant d’imaginer des assemblages d’esprit surréaliste aussi hétéroclites que soignés, pimentés par des titres décalés.

Jean-Michel Jaudel et son Point d’ironie, de 1998 (56 x 56 x 20 cm).© Photo Jean-François... Jean-Michel Jaudel
Jean-Michel Jaudel et son Point d’ironie, de 1998 (56 x 56 x 20 cm).
© Photo Jean-François Dréan

Comment a débuté l’aventure de vos boîtes ?
J’ai toujours beaucoup chiné, sans raison particulière… Et puis un jour, vers 1989, j’ai trouvé un châssis-presse. Il s’agit d’un accessoire de photographe qui servait au XIXe siècle, composé d’un cadre avec un fond, d’un verre et d’un système de ressort maintenant le tout ensemble. Je me suis dit : «C’est formidable, n’importe qui peut mettre quelque chose dedans.» J’ai fait une première boîte, avec un fond en feutre blanc cassé, et j’ai placé de travers un négatif de photo très sombre. Je l’ai appelé Hommage à Malevitch ; ça m’a follement amusé. Je l’ai accroché chez moi, et les gens qui le voyaient le trouvaient marrant. J’ai récupéré un autre châssis-presse, alors j’ai continué. Pendant longtemps, je me suis servi de ce support comme boîte. J’ai commencé avec de tout petits formats, du type demi-carte postale, et j’ai fini avec des modèles qui mesuraient un mètre de haut. Mais je me suis aperçu qu’ils manquaient de profondeur, et j’ai cherché quelqu’un pouvant réaliser des caisses à la mesure de ce que je voulais mettre dedans.

Les titres jouent un rôle important dans la compréhension du sujet de vos œuvres.
J’ai toujours eu un goût développé pour les mauvais jeux de mots, et je me suis toujours intéressé au sens des termes. Je ne sais d’ailleurs pas si ces titres sont une bonne idée, car j’ai souvent le sentiment, avec certaines boîtes dont l’intitulé reflète mon humour un peu sombre, parfois de mauvais goût, que je limite l’imagination de mes éventuels spectateurs. Cancer de la prostate, par exemple, est l’un de mes sujets de prédilection, et j’ai confectionné un certain nombre de choses sur ce thème. Je me dis que si je ne leur avais pas donné de titre, elles auraient été plus ouvertes. Mais le besoin de sens est venu dès les premières boîtes, qui ont toujours été titrées. La chose prend souvent la forme d’une chute ou d’un jeu de mots. Cela fait partie du tout : si je n’ai pas de titre, je n’ai pas de sens, et si je n’ai pas de sens, je n’ai pas de boîte… Et comme chaque objet que j’utilise est unique et irremplaçable, je réfléchis longuement. Il ne me suffit pas de mettre une boule de billard avec une plume et un joli bois flotté, ce qui peut être esthétiquement satisfaisant. Je ne sais pas pourquoi je fais cela, mais le résultat est là.

 

Jean-Michel Jaudel, Brut, 2011, 46 x 56 x 6 cm. © Photo Jean-François Dréan
Jean-Michel Jaudel, Brut, 2011, 46 x 56 x 6 cm.
© Photo Jean-François Dréan


De quelle manière l’inspiration vous vient-elle ?
Le processus est toujours le même. Je rencontre un objet en chinant, dans un caniveau ou dans la poubelle d’un copain. Je l’associe avec quelque chose que j’ai déjà la plupart du temps, et cela va me fournir l’idée, en même temps que le titre. Si je ne trouve pas un objet, cela ne fonctionne pas. J’ai besoin de cette espèce de spontanéité, qui est peut-être à l’origine de la réussite de ce que je fais, car si l’œuvre est le résultat d’un effort de réflexion, cela ne marche pas. J’ai mon stock en tête, et je sais ce qui va ensemble. Il suffit ensuite d’habiller ma proposition, puis de faire fabriquer la caisse. Mais la réalisation n’est pas forcément le plus simple pour moi. Si je dois chercher quelque chose de précis, c’est l’horreur. Vous savez que la chine est très aléatoire et que d’autre part, on ne voit plus le reste. C’est très pénible. Certaines boîtes sont restées non finies, et d’autres ont mis des années à être terminées. Je ne jette rien. Deux boîtes réalisées à dix ans d’intervalle possèdent par exemple des morceaux du même tissu. Je faisais même, à une époque, des collages avec les déchets des déchets des déchets. J’avais ainsi la substantifique moelle de l’esthétique de tout petits «machins», et pour moi, c’était un petit joyau. J’avais une matière très riche, fruit de longues années de ramassage de «machins»…

Vos boîtes évoquent celles réalisées par les artistes de la nébuleuse surréaliste comme Joseph Cornell. Est-ce l’une de vos sources ?
Mes deux premières œuvres étaient inspirées de pas mal de choses, notamment de tous les «ismes» : le cubisme, le suprématisme… J’adore les «ismes», et j’ai continué jusqu’à avoir l’impression de trouver ma propre voie. Il est vrai que je me rends régulièrement devant le mur de l’atelier d’André Breton, conservé à Beaubourg. C’est tout ce que j’aime. Mais je ne lis pas Breton. Je suis un gros lecteur, mais n’aime lire ni les livres d’artistes, ni les livres sur les artistes. Je suis plus en phase avec les œuvres des dadaïstes et des surréalistes qu’avec leurs écrits. Mon artiste favori dans cette catégorie-là est Kurt Schwitters.

 

Jean-Michel Jaudel, Masque funéraire gai, 2011, 64 x 68 x 5 cm.© Photo Jean-François Dréan
Jean-Michel Jaudel, Masque funéraire gai, 2011, 64 x 68 x 5 cm.
© Photo Jean-François Dréan


Avec votre passion de la chine, vous devez être collectionneur !
Je l’ai été très longtemps, mais je me suis aperçu que le collectionneur que j’étais était un créateur frustré, qui cherchait à s’exprimer par le truchement du savoir-faire des autres. Je pense que ma collection a longtemps été mon reflet, et le jour où j’ai trouvé mon propre mode d’expression, indifféremment de la qualité du résultat, j’ai complètement cessé. Maintenant, je chine des objets bizarres en métal. Certains finiront sans doute dans des boîtes, et d’autres sont des «schmilblicks» très bon marché. Je n’éprouve plus le besoin de posséder. Mon père collectionnait les livres anciens. Lorsque j’étais enfant, il m’emmenait aux Puces de Saint-Ouen. J’étais passionné par les surplus de l’armée américaine. Un de mes plus anciens souvenirs, j’avais 5 ou 6 ans, est le baldaquin de Saint-Pierre à Rome, qui m’avait beaucoup impressionné. Ensuite, j’ai eu de grands conflits avec mon père, qui détestait l’art abstrait. Il me faisait visiter des expositions pour m’expliquer que c’était nul. Il m’a plus tard beaucoup reproché d’être devenu artiste, en oubliant que c’était à cause de lui. Mon premier achat, à 16 ans, était une gravure de Mohlitz. J’ai eu aussi très envie d’un Brancusi, et me suis rabattu sur des casse-têtes océaniens qui avaient le même type de qualité sculpturale. Ensuite, j’ai continué à acheter, jusque dans les années 1980. J’ai eu la chance d’aller dans le Pacifique, ce qui a renforcé mon goût pour la chose océanienne. Mais j’ai conservé tout ce que j’ai acquis. Je suis comme les musées nationaux, je ne revends rien.

 

Jean-Michel Jaudel (né en 1955), Cancer de la prostate, 1998, 41 x 17 x 5 cm. © Photo Jean-François Dréan
Jean-Michel Jaudel (né en 1955), Cancer de la prostate, 1998, 41 x 17 x 5 cm.
© Photo Jean-François Dréan


Votre travail semble être le fruit d’une certaine liberté. Est-ce le cas ?
Oui, car je suis autodidacte : j’ai fait des études de droit et, dans ma première vie, je vendais des biens d’équipement industriel étatsuniens aux Soviétiques. Durant une quinzaine d’années, je suis allé dix fois par an à Moscou. J’adore l’esthétique soviétique… Mais je ne connais rien de la Russie d’aujourd’hui.

Quels types d’œuvres avez-vous réalisés ?
Ce que j’appelle non pas mon catalogue raisonné mais mon «catalogue raisonnable» compte environ 300 numéros. Il y a les boîtes, mais aussi différentes formes d’assemblages. J’ai par exemple fait des collages avec des filtres à café usagés. Mes quelques tableaux, des «suprématisteries», ne sont pas d’une originalité foudroyante. Je travaille aussi avec des fleurs et des végétaux, impossibles à mettre en boîte en raison du caractère éphémère de leurs vertus esthétiques. Je les prends en photo, mais ce travail ne semble amuser que moi, car dans le monde merveilleux de la photographie, je ne rentre dans aucune catégorie. Un jour, en me promenant sur un chemin de campagne, j’ai trouvé un très joli crapaud qui était passé sous une voiture… Il était plat, sec et inodore, avec une position intéressante. Il est le sujet de mes «Scènes de la vie d’un crapaud écrasé» : il regarde passer des étoiles filantes, va au feu d’artifice, au musée, fait la danse du soleil, visite le salon de l’horticulture, s’improvise dompteur de lion ou fildefériste…

À LIRE
Mises en boîtes, par Jean-Michel Jaudel, avec une absence de préface de Yasmina Reza, éditions White Note, ouvrage réalisé à l’occasion de l’exposition de la galerie Meyer à Paris en 2014. Prix : 25 €.
www.jaudel.com
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