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Jean Mairet, La trahison des images

Publié le , par Geneviève Nevejean

Jean Mairet a bâti sa collection à l’image de ses rêves. Pour sa présentation à la galerie des Hospices de Limoges, il en imagine la scénographie fantasque, burlesque et dérangeante.

Jean Mairet.DR Jean Mairet, La trahison des images
Jean Mairet.
DR

De son passé de cadre dirigeant investi de hautes responsabilités, Jean Mairet garde l’empreinte d’une belle autorité et le goût des batailles, qu’il met aujourd’hui au service de l’art contemporain. Un brin militant, il aime à s’ériger en défenseur des artistes «qui, en France autant qu’ailleurs, sont formidables». Il déplore avec non moins de fougue le discrédit de la peinture, «la grande oubliée qui a déserté la scène artistique». Sa rébellion se convertit en activisme lorsqu’il intègre, pendant trois ans, le comité d’acquisition du FNAC, où il encourage l’achat d’œuvres de Valérie Favre ou François Rouan.
Sa collection n’adhère pas pour autant à un chauvinisme de mauvais aloi, puisqu’elle englobe près de vingt-deux nationalités. On ne peut nier cependant son penchant pour la France et surtout l’Allemagne, avec laquelle s’est tissée une longue histoire d’affinités électives et même d’amour. Jeune, il en apprécie la langue et la culture, s’y installe pendant trois ans et rencontre son épouse, Christina, à Berlin. Il s’en éloigne un temps avant d’y revenir, cette fois-ci pour diriger des entreprises dans le secteur de la papeterie et de l’imprimerie spécialisée. Sur cette toile de fond professionnelle, taraudée de son propre aveu par le stress, la collection aura été pendant plusieurs décennies l’échappée belle vers un monde parallèle et irrationnel, dans lequel Jean Mairet a, consciencieusement, investi à fonds perdus. Pas d’atavisme de la part de ce fils d’ins-tituteurs, indifférent aux stars du marché. Il dédaigne les modes, auxquelles il préfère les personnalités historiques de Joseph Beuys et Wolf Vostell, ou celles simplement reconnues d’Erwin Wurm et Sophie Calle. Ses goûts privilégient plus volontiers encore des individualités sur la marge, tels Vincent Corpet ou Charles Dreyfus, cette figure hybride, «hors sol», ainsi qu’il se plaît à le qualifier. Lorsque Gerhard Finckh, directeur de la Kunsthalle de Wuppertal, intitulait l’exposition consacrée à la collection Mairet «L’amour, la mort et le diable», il retenait finalement des thèmes de toute éternité. Repris à Limoges, ce titre inspiré d’une gravure de Dürer oubliait l’humour magrittien qui hante nombre d’œuvres, dont les choix révèlent l’engouement du collectionneur pour les fauteurs de troubles et la subversion des images. L’humour est poétique, choc ou tragique selon qu’il renvoie à Charles Dreyfus et à son esthétique des objets trouvés ou à Gilles Barbier. Avec l’hyperréaliste
Vieille femme aux tatouages, à laquelle l’artiste prête l’attitude de l’Olympia de Manet, et sur l’épiderme de laquelle ont été tatouées des marques de cosmétiques anti-âge, le rire devient grinçant. L’ironie et la dérision ponctuent un itinéraire semé d’embûches qui déjouent nos absurdes habitudes mentales. La vocation de l’art pour Jean Mairet se situe peut-être là, dans cette tentative de rire de l’existence, de la considérer en spectateur pour mieux s’en détacher.

 

Djamel Tatah (né en 1959), Sans titre, huile sur toile, 1998, collection J+C Mairet.DR
Djamel Tatah (né en 1959), Sans titre, huile sur toile, 1998, collection J+C Mairet.
DR


Comme dans d’autres expositions, vous êtes à Limoges le commissaire de votre propre collection. Comment en avez-vous conçu le parcours ?
Je l’ai pensé comme une sorte d’Alice au pays des merveilles dont les composantes, en apparence banales, visent à perpétuellement perturber nos sens. La table de Nathalie Elemento intitulée Sous le poids de la culture ploie sous des livres de psychanalyse. Le mouvement désordonné et rapide des aiguilles de Temps danse, réalisé à partir d’une horloge de gare par Charles Dreyfus, ne donne plus l’heure et devient du même coup une réflexion métaphysique sur le temps. Le Lit de Procuste en marbre, pourvu de sangles, du sculpteur allemand Mechthild Kalisky fait davantage songer à l’instrument de torture de la Colonie pénitentiaire de Kafka qu’à un lieu destiné au repos. Enfin, une télévision diffuse la vidéo Forget me not 3, que la Norvégienne Trine Lise Nedreaas consacre au plus grand avaleur de saucisses sans les mâcher… Ce sont là autant de choses et d’individus ordinaires qui accomplissent des choses extraordinaires.

Quelle est la cohérence interne de votre collection ?
Mes inclinations se portent souvent sur des créations qui interrogent les lieux communs de l’existence et de la pensée. La réalité ne correspond finalement jamais à la vision que l’on en a. À Limoges, tout incite le visiteur à questionner ce qu’il voit. Parce qu’elles sont dérangeantes, et révèlent ce dont on n’est pas conscient, ces œuvres provoquent des rencontres fulgurantes. À mes yeux est artiste celui qui bouleverse mes croyances et donne des réponses à des questions que je ne me serais pas posées. Je préfère le doute aux certitudes.

 

Charles Dreyfus (né en 1947), Le Jour où la nuit vit le jour, loupe de dentellière, verre gravé, 1998, collection J+C Mairet. © Photo Thom
Charles Dreyfus (né en 1947), Le Jour où la nuit vit le jour, loupe de dentellière, verre gravé, 1998, collection J+C Mairet.
© Photo Thomas Bruns


En quoi Vincent Corpet, dont vous possédez une trentaine de peintures, remet-il en cause la perception ?
La représentation du réel en Occident est tributaire d’un point de vue unique qui régit la perspective rationnelle. Les nus de Vincent Corpet nous dérangent car ils sont dépourvus d’ombres portées, de relief, notions inséparables de toute représentation réaliste et auxquelles nos sens sont habitués. Cet artiste est peut-être le premier à peindre comme un scanner et, par conséquent, à éluder la perspective rétinienne qui dicte notre appréciation du réel.

Vous avez dédié un important ensemble à la photographie criminelle. Comment le rattachez-vous à votre collection d’art contem-porain ?
Cet autre versant se compose de clichés de police dus notamment à Alphonse Bertillon, inventeur en 1880 de la photo métrique. Il avait eu l’idée, pour retrouver des criminels, de concevoir des portraits parlants selon une nomenclature extrêmement scientifique, sur laquelle repose encore le système Photomaton. J’ai aussi acquis le fonds de 1910 du préfet Lépine, dont certaines images avaient appartenu à André Breton. Un peu à la manière de Léonard de Vinci, Bertillon et Lépine étaient de grands anatomistes. Pour définir en quelque sorte des «échantillons» d’architecture ou d’humanité, Hilla et Bernd Becher, et Vincent Corpet, adoptent un protocole systématique assez similaire. Les photos de police ont souvent pour modèles des hommes et des femmes ordinaires, devenus criminels parce qu’ils ont commis des crimes passionnels. Dans ces portraits, l’anormalité a souvent les dehors de la normalité, quand on ne trouve pas parfois en eux la «beauté des coupables». Tout, encore une fois, se situe dans la perception. Les démarches artistiques qui m’intéressent sont celles qui me font prendre conscience de mes sens.

 

Valérie Favre (née en 1959), Lapine danse avec la mort, huile sur toile (détail), 2007, collection J+C Mairet. DR
Valérie Favre (née en 1959), Lapine danse avec la mort, huile sur toile (détail), 2007, collection J+C Mairet.
DR


Comment et quand devient-on collectionneur ?
Lorsque les expositions, les visites des musées et la lecture des catalogues ne suffisent plus et qu’il faut passer à l’acte, à savoir acquérir. L’achat implique de prendre la responsabilité d’une création, de sa conservation, de son prêt ou pas à des institutions. La posséder permet par ailleurs d’en intérioriser le questionnement. C’est sans doute la raison pour laquelle je n’ai pas besoin de vivre avec ma collection, qui, de toute façon, est constamment présente en moi et en mes pensées.

À SAVOIR
«L’amour, la mort, le diable - Une collection particulière», galerie des Hospices,
6, rue Louis-Longequeue, 87000 Limoges, tél. : 05 55 45 61 60.
Jusqu’au 18 octobre.
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