Jean Lurçat au seul bruit du soleil

Le 08 juillet 2016, par Anne Doridou-Heim

L’expression de l’artiste lui-même, en hommage à ses amis poètes, sert de fil rouge à l’exposition de la Galerie des Gobelins et plus encore à retracer son parcours singulier.

Jean Lurçat, Paris, 1958-1960, tapisserie de lisse, 680 x 357 cm.
© Isabelle Bideau

Lors de la présentation de l’exposition à la presse, Hervé Barbaret, le nouveau directeur du Mobilier National et des Manufactures des Gobelins, de Beauvais et de la Savonnerie tenait à faire part de son bonheur d’ouvrir «sa» maison à d’autres institutions. Le choix de l’Institut de France est des plus judicieux. Et Jean Lurçat (1892-1966), dont la fondation siège à l’Académie des beaux-arts, est le premier à en profiter. C’était la moindre des choses pour un homme qui est à l’origine du renouveau de la tapisserie française dans l’immédiat après-guerre… Il est question ici de mettre dans la lumière du soleil  motif récurrent  le parcours d’un artiste prolixe et pluriel, tout à la fois illustrateur, cartonnier, chef de file, peintre, céramiste, résistant de la première heure et poète et, pour le magnifier, la scénographie a été confiée à l’architecte designer Jean-Michel Wilmotte.
Aubusson aux Gobelins
L’œuvre tissé de Lurçat est le plus important que nous ait laissé un artiste au XXe siècle : il compte près d’un millier de cartons. L’accrochage débute avec une salle consacrée à la peinture de chevalet, une facette moins connue qu’il décide d’abandonner à partir de 1937 et le choc de la découverte de la tenture de L’Apocalypse d’Angers, pour se donner entièrement à la tapisserie. Cet art monumental qui implique un travail collectif colle à sa conception du rôle social de l’art. Les Illusions d’Icare est la première d’une longue série. Tissée aux Gobelins, elle développe déjà une iconographie foisonnante qui sera sa marque. Lurçat, artiste engagé tout au long de sa vie, pressent que le monde court vers un nouveau cataclysme. Il s’installe à Aubusson ; il y a urgence, la ville et le métier se meurent, il fait venir Saint-Saëns, Dom Robert… Au lendemain de la guerre, il signe un manifeste pour régénérer la production et le marché. L’État y répond par des commandes importantes, la tenture des Quatre Saisons en est une illustration. Par son ampleur et son esthétique audacieuse, elle a vraiment marqué le point de départ du renouveau d’Aubusson. Nourri du passé et de la tradition médiévale de la bi-dimensionnalité, il exhorte à l’emploi d’un nombre réduit de couleurs pour diminuer les coûts de fabrication. Du Moyen Âge, il retient encore le vocabulaire décoratif des bestiaires. Esthète, il développe son propre langage, dont la vision générale de l’homme intégré dans le cosmos peut s’avérer complexe de prime abord. Liberté est l’une de ses pièces maîtresses, les vers de Paul Eluard sont inscrits dans des soleils, un morceau tissé dans la clandestinité à Aubusson en 1943 et porteur d’espoir. En 1954, ce sont les mots du poème éponyme de Desnos qu’il met en images sur une pièce monumentale, Résistance, qui est un hommage. Beaucoup d’autres se déploient en majesté avec leurs couleurs vives, Paris et Rome réalisées aux Gobelins et destinées au palais Farnèse à Rome, Les Trois Soleils ou encore Le Vin pour honorer la région Bourgogne, puis Les Tropiques, imaginée au Brésil lors d’un voyage pour une série de conférences. Une myriade de papillons multicolores l’habite. De ce véritable feu d’artifice, il disait : «Je peux les mettre dans tous les sens de l’apesanteur, ils volent.» Et nous aussi, au sortir de cette promenade colorée, une ode à la joie de vivre qui rappelle que l’artiste engagé et témoin du monde peut contribuer à le rendre plus beau. Jean Lurçat était né pour te nommer en liberté, Tapisserie…
La villa Seurat
Derrière cette exposition se cache la fondation Jean et Simone Lurçat abritée dans les locaux feutrés de l’Académie des beaux-arts, depuis que la veuve du cartonnier lui a légué sa maison-atelier, villa Seurat à Paris, ainsi que le fonds d’archives et les collections qu’elle abrite. Des céramiques fabriquées dans les années 1950 à Sant Vicens et sur lesquelles il développait le même vocabulaire décoratif que sur ses tapisseries y sont conservées ; un ensemble unique, qui est en ce moment sous la lumière des Gobelins. Cette maison construite en 1925 par son frère, l’architecte moderniste André Lurçat, dans une impasse nommée Seurat, en hommage au grand maître du néo-impressionnisme, sera rejointe ensuite par les ateliers de Marcel Gromaire, Chana Orloff, Chaïm Soutine, Édouard Goerg. D’un intérêt patrimonial considérable et reflétant le lieu de vie d’un artiste du XXe siècle, toujours meublée de son mobilier d’époque spécialement conçu par Mathieu Matégot, Pierre Chareau et André Lurçat, elle a besoin d’importants travaux de rénovation afin qu’elle puisse être accessible au public et rendue dans son intégrité. Si vous souhaitez y contribuer, rendez-vous sur le site www.fondation-patrimoine.org/32581

À VOIR
En écho, le musée des beaux-arts d’Angers invite à une nouvelle lecture de son chef-d’œuvre,
Le Chant du monde voulu par le maître en réinterprétation de la tapisserie médiévale de L’Apocalypse jusqu’au 6 novembre 2016.

 
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