Jean-Luc Martinez : redonner à voir les appartements de la royauté au Louvre

Le 11 mars 2021, par Vincent Noce

La polémique sur le réaménagement de la salle des bronzes romains et grecs au Louvre a éclaté sur la fin d’un chantier qui occupe toute une aile du musée. La Gazette a voulu revenir avec son président, Jean-Luc Martinez, et l’architecte Michel Goutal sur les choix d’un programme d’ensemble.

 

Que vous inspire la controverse dont vous avez été l’objet ?
Jean-Luc Martinez.
Comme vous le savez, le plafond conçu par Cy Twombly n’a pas été touché. En fait, dans la relation avec l’artiste, il était clair dès le départ que la muséo-graphie pouvait changer. Il ne pouvait en être autrement : le projet mis en œuvre aujourd’hui a été formalisé en 2008, deux ans avant l’inauguration de ce plafond. Toutes les questions ont été posées, les pièces étaient publiques, et aujourd’hui le Louvre se voit reprocher un manque de transparence, ce qui renvoie une très mauvaise image des musées, accusés de vivre dans un entre-soi…

Peut-on revenir sur le sens de ce chantier ?
Le programme du Grand Louvre est resté en partie inachevé. Il s’est focalisé sur le problème fondamental de son entrée et de la distribution de ses trois ailes. Au sud, l’aile Denon n’a pas été traitée en soi et, aujourd’hui, ces galeries sont les plus anciennes en termes de muséographie. La plus grande collection étrusque hors d’Italie est concentrée dans seulement trois salles, qui, par surcroît, ne répondent plus aux normes de conservation. La collection romaine, formée pour 80 à 90 % de sculptures, est aussi l’une des plus riches en dehors d’Italie. La question du redéploiement s’était déjà posée en 1997… Au premier étage, la salle Henri II a été dédiée à l’argenterie, l’ancienne salle des bijoux transformée en salle des verres, et les terres cuites ont trouvé place à proximité de la galerie Campana. Le réaménagement des collections d’art grec s’est achevé en 2010. Henri Loyrette a alors affecté la salle des Sept-Cheminées aux collections d’arts étrusque et italique. Au XIXe siècle, elle avait été imaginée comme une salle de peintures, destinée à accueillir les grands formats sous une verrière conçue par Duban. Mais, pour valoriser cet éclairage zénithal et accrocher les tableaux du sol au plafond, on a fermé les fenêtres. Des boiseries du XVIe siècle cloisonnant l’intérieur de la chambre du roi ont été enlevées pour être reposées dans un « musée des souverains » du département des Antiquités égyptiennes. Dans la salle des bronzes, qui faisait aussi partie des appartements du roi, les murs ne sont pas en pierre de Bourgogne, comme il a pu être dit ! Ils sont couvert d’un parement de fausse pierre… Dans l’histoire de ces appartements, on peut trouver sept ou huit aménagements différents selon les époques.
Quel sens peut-on leur attribuer ?
Au XIXe siècle, il n’est pas question de parcours de visite. Le musée est fait pour des amateurs éclairés, qui connaissent les lieux et les œuvres. La notion de parcours naît dans les années 1930. Verne et Ferran [l’architecte Albert Ferran et Henri Verne, directeur de 1926 à 1939 et déjà concepteur d’un « Grand Louvre » ouvert aux publics populaires, ndlr] choisissent alors de fermer des portes pour imposer des circuits. Ce fut notamment le cas des appartements du roi, d’où l’idée, tout en consacrant ces espaces aux collections étrusques, de rétablir des flux de circulation… En 1997, la volonté de retrouver la cohérence des lieux avait déjà été exprimée, alors même que l’on venait de refaire l’aménagement intérieur des vitrines de ces salles. Mais Henri Loyrette disait qu’un projet au Louvre pouvait mettre vingt-cinq ans à se réaliser ; il n’avait pas tort… Dans cet intervalle, celui d’une génération, la présentation muséographique peut changer considérablement.  

« Le XXe siècle a voulu tout minéraliser. » Michel Goutal, architecte en chef des monuments historiques.

Vous entendez aussi faire ressortir l’histoire oubliée du palais…
L’autre enjeu sous-jacent au projet de Michel Goutal concerne cette absence d’intérêt historique pour les appartements du roi. Le Louvre est un palais royal sans roi, mais on ne sait plus comment il fonctionnait. Le sens premier du musée, quand il s’est ouvert en 1793, un an après l’abolition de la monarchie, était pourtant de donner à voir au peuple les appartements royaux. Au XXe siècle, on a fermé toutes ces portes pour conduire le public dans un parcours. Des petites réserves ont été aménagées entre deux portes avec des conditions de conservation problématiques. C’est l’un des oublis du Grand Louvre de n’avoir pas pris en compte la fonction de ces salles, que nous pouvons aujourd’hui redonner à voir. La salle dite « des verres », remaniée par Percier et Fontaine, se trouve au nœud du Louvre. Le roi sortait de son appartement par ce grand cabinet pour traverser la galerie d’Apollon et aboutir au Salon carré. Nous avons rouvert cet accès et retrouvé la vision d’une enfilade, avec un grand salon de réception où le souverain pouvait donner ses bals. Notre projet veut donc combiner l’amélioration de la circulation au cœur du palais, un meilleur déploiement des collections et l’idée de retrouver des appartements royaux qui ont été démantelés, avec une cohérence retrouvée.  
Quels sont les autres grands travaux pendants ?
Nous terminons de restaurer la façade de la Galerie du bord de l’eau. Au nord vont commencer les travaux de confortement structurel de l’aile Rohan et la restauration des façades rue de Rivoli. Les grilles sont restaurées pour permettre de fermer le site [de la Concorde jusqu’à Saint-Germain l’Auxerrois, ndlr] quand la sécurité l’impose. Nous projetons de restaurer l’arc de triomphe du Carrousel.  
La crise du Covid retarde-t-elle ces projets ?
Pour les nouvelles salles étrusques et italiques dont nous avons parlé, la fermeture du musée a plutôt permis de finir plus vite les travaux. Elles devraient être visibles en juin. Pour d’autres chantiers, comme la réfection des toitures rue de Rivoli ou l’aile est de la Cour carrée, la crise nous oblige à reporter certains travaux après 2024. Les coûts d’entretien [60 M€ par an, ndlr], supportés par l’établissement, sont importants.

 

Les nouvelles galeries, itinéraire
 
Sur la Cour carrée, où fut édifié le premier palais de la Renaissance, à partir du pavillon de l'Horloge, colorisées en orange, la salle d
Sur la Cour carrée, où fut édifié le premier palais de la Renaissance, à partir du pavillon de l'Horloge, colorisées en orange, la salle dite des Bronzes suivie, vers la Seine, de celle des Sept-Cheminées. En retour, face à la Seine, la galerie Campana.
© 2016 Aristéas


Le Louvre est un musée qui, au XXe siècle, s’est construit contre le palais royal. En rouvrant portes et fenêtres, le réaménagement bientôt visible des collections étrusques entend redonner les perspectives de ces époques. Comme il est impossible d’en retrouver l’état originel, il renoue pour l’essentiel avec les décors et tonalités du XIXe siècle. Il n’est pas étonnant que la dispute se focalise sur la salle des bronzes, tant son nouvel aspect contraste avec celui années 1930 de fenêtres beiges, de murs couverts de stucs imitant la pierre de taille et d’un sol calcaire, sous un plafond blanc rabaissé (sur lequel a été marouflé le ciel bleu de Twombly), ceint d’une corniche surdimensionnée. « Le XXe siècle, commente Michel Goutal, l’architecte en chef des monuments historiques, a voulu tout minéraliser », alors que la logique voudrait, à ses yeux, qu’un appartement royal, à l’étage, dispose de couleurs franches et d’un plancher. Construite par Pierre Lescot au milieu du XVIe siècle, cette salle « du haut » de l’aile Henri II occupe plus de 500 m2. En 1819, pour la convertir en salle des assemblées, Pierre Fontaine fait poser à chaque extrémité un arc de triomphe. La restauration consiste à rouvrir la baie centrale sur la cour Napoléon et à restituer l’alignement des fenêtres. Les murs sont repeints d’une couleur terre cuite foncée, teintée de carmin et d’ocre, pour offrir un lien avec les salles voisines. Elle donne notamment sur la salle Henri II, au plafond rescapé du XVIe siècle dont les caissons sont décorés depuis 1953 des oiseaux de Braque, et dont les lambris sont restitués. Les travaux ont dégagé un couloir secret de quinze mètres, conçu pour le roi en 1558, rendu à la vue des visiteurs. Suit l’énorme salle des Sept-Cheminées, réunissant plusieurs anciennes pièces sur 260 m2 sous 7 m de hauteur, dont les décors sont restitués dans leur teinte « Duban » de 1851, dans les tons chocolat et ébène. La voûte très encrassée a été nettoyée, permettant notamment de retrouver, dans ce qui fut la chambre du roi, un étonnant décor végétal vert d’eau des années 1850. Les baies obturées par Félix Duban sont rouvertes, ainsi que le passage à gauche, côté est vers la galerie de la collection Campana, parallèle à celui donnant sur le musée Charles X, huit salles d’antiquités conservées dans leur jus des années 1820. À l’opposé, côté ouest, une ouverture est réalisée avec la salle dite « des bijoux » ou « des verres », qui, en 1655, a mis en communication le pavillon du roi avec la Petite Galerie. Fontaine en avait repris les décors dans les années 1820, en installant la cheminée en marbre bleu turquin de l’antichambre de Marie-Antoinette à Versailles. La restauration vise à en restituer la polychromie, autour d’une copie de cette cheminée (toujours à Versailles), des lambris et vitrines restitués de Jacob Desmalter et de la teinte acajou des portes. Cette salle présentera une histoire des appartements royaux. Elle donne sur la galerie d’Apollon conduisant au Salon carré, dont le décor Duban a été décrassé. Avant le grand escalier Napoléon et sa Victoire de Samothrace.
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