Jean Loh, la photo comme engagement

Le 25 janvier 2018, par La Gazette Drouot

Expert et collectionneur, Jean Loh a ouvert la galerie Beaugeste en 2007 à Shanghai. Un lieu aujourd’hui incontournable dans le domaine de la photographie documentaire.

Jean Loh à Lishui, novembre 2017.
© Sifan

Avant les années 2000 en Chine, la photographie n’existait pas. Je suis né avec celle d’aujourd’hui.» C’est effectivement au tout début des années 2000 que Jean Loh bascule véritablement dans l’univers de la photographie, un monde qu’il ne quittera plus. Créé en 2001, le festival de photographie de Pingyao  dans la province du Shanxi en Chine , dont l’objectif est de promouvoir une scène chinoise émergente, devient le rendez-vous des professionnels. C’est lors de la première édition que Jean Loh rencontre pour la première fois Marc Riboud ; ce célèbre reporter de l’agence Magnum a été le premier à photographier les contrées chinoises. Une rencontre décisive, qui scella son entrée dans le métier. La photographie fait cependant partie de la vie de Jean Loh depuis son enfance. Né à Saigon, arrivé en France en 1966, il a été formé chez les Jésuites, dans une pension du Jura. Déjà muni d’un appareil photo, le jeune homme apprend très vite à développer lui-même ses clichés dans la chambre noire du pensionnat. Mais le plus déterminant, se souvient-il, fut moins l’utilisation de son appareil photo que l’existence d’un ciné-club dans l’établissement. Après avoir visionné Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman, il tombe littéralement «amoureux» du réalisateur et dévore l’ensemble de sa filmographie.
 

Lu Guang, Congo, second poumon vert de la Terre.
Lu Guang, Congo, second poumon vert de la Terre.



Les débuts d’une collection
Ce film fut pour lui une révélation : «J’ai saisi la dichotomie du monde grâce au traitement particulier du noir et blanc dans cette œuvre, la métaphore du chevalier qui joue aux échecs avec la mort […] Ingmar Bergman m’a lancé sur le chemin de la cinéphilie.» Ainsi, pendant ses années étudiantes à Paris, il fréquente la Cinémathèque française, encore installée au Palais de Chaillot, où il rencontre et fréquente, entre autres, François Truffaut et Robert Bresson. Il étudie parallèlement les relations internationales à Sciences-Po et passe le concours pour entrer aux Nations-Unies. Reçu à l’écrit, son passeport taiwanais lui vaut finalement un refus à l’oral car, depuis 1971, c’est la Chine communiste qui a repris la place aux Nations-Unies. Il s’oriente alors vers le marketing international et le développement de produits, mais toujours au plus près des processus créatifs : il travaille même avec Philippe Stark, pour la conception d’un balai ! Puis décroche un poste chez Ferrero, une aventure qui le mène en Grèce pour y monter une filiale du groupe. Il y passe trois ans et fait l’apprentissage du grec… sa sixième langue ! Jean Loh parle en effet chinois et français  ses deux langues maternelles , mais aussi l’anglais, l’italien et le suédois (grâce aux films d’Ingmar Bergman). Un plurilinguisme dû à son oreille musicale et à sa curiosité envers les autres. Il profite de ses années en Grèce pour découvrir la photographie locale, et commence à acheter quelques tirages pour les offrir. La photographie est, selon lui, le cadeau idéal, personnel et signifiant, et l’on comprend sa déception de ne presque jamais voir ses présents accrochés aux murs de ceux à qui ils les offrent. Il commence alors à garder ses découvertes et devient collectionneur. «Qu’est-ce qui constitue à mes yeux une bonne photo ?», s’est-il alors demandé. «Comment choisir une photo ?» Sa formation philosophique chez les Jésuites devient un critère de sélection. Il cherche ainsi une part spirituelle et une dimension métaphysique dans la photographie, et commence à rassembler des clichés «qui lui parlent», à rechercher un sens au-delà de la composition et de la technique. Sa rencontre avec Christian Caujolle représente un deuxième tournant dans sa vie. Le fondateur de l’Agence Vu devient son premier mentor et lui apprend à lire une photographie. «Pour Christian, il y a toujours un rapport avec la mort dans une bonne photo. Il préfère les photos floues et mouvantes mais qui remuent le cœur et les tripes. Il y a quelque chose de violent et de sensuel.»
Naissance d’une galerie
C’est sous l’impulsion de cette rencontre et d’une collaboration avec l’Agence Vu que Jean Loh ouvre son espace, la galerie Beaugeste, en 2007, à Shanghai. Une galerie qu’il va vite consacrer à des photographes chinois engagés. Pour pouvoir être libre de ses choix d’artistes, d’expositions, de thèmes et de sujets, Jean Loh a choisi d’ouvrir un lieu discret et de rester modeste. Initialement, son espace était destiné à présenter des photographies de la Chine du passé, afin de la faire découvrir au grand public chinois. Transmettre une histoire, des cultures et la mémoire des minorités en train de disparaître. Les photographes qui exposent chez Jean Loh sont tous engagés et «hommes de terrain». Il préfère traiter de sujets sensibles et encourager les jeunes étudiants et photographes à faire de même, plutôt que de se tourner vers une photographie plus conceptuelle. Jean Loh expose donc une face méconnue de la Chine, avec à chaque fois un sujet, une histoire et un récit captivant. Il est partisan d’une photographie qui peut changer les habitudes. Deux écoles, selon lui, prédominent aujourd’hui : la photographie qui montre et celle qui transforme. Il est un fidèle de cette dernière et s’y consacre ardemment, avec les photographes qu’il soutient.

 

Lu Guang, Jeune bûcheron se reposant après avoir dépouillé les écorces à la hachette.
Lu Guang, Jeune bûcheron se reposant après avoir dépouillé les écorces à la hachette.



La photo documentaire
L’exposition actuelle incarne cet engagement. Né en 1961 dans la province du Zhejiang, Lu Guang est aujourd’hui l’un des plus grands photoreporters au monde. Depuis 1993, il a développé, de sa propre initiative, de grands projets documentaires sur les chercheurs d’or, les ouvriers des mines de charbon, la toxicomanie le long de la frontière sino-birmane, les villages du sida dans la province du Henan, la pollution industrielle et les effets médicaux de la schistosomiase. Ses images ont été vues dans le monde entier et lui ont valu trois World Press Photo Awards. C’est son travail sur la déforestation du Congo que l’on peut voir actuellement à la galerie Beaugeste, après avoir été remarqué l’été dernier aux Rencontres d’Arles. Lu Guang fait aussi partie de cette seconde école et ses images ont commencé à changer les choses en Chine. Jean Loh expose également Wang Gang (plusieurs fois contacté par le New York Times pour des reportages spécifiques), Zhang Haie’er (le premier à avoir signé avec l’Agence Vu), Bruno Barbey, Thierry Girard, Hu Wu Gong… Pour chacun, il fait éditer des ouvrages, que l’on peut consulter à la galerie. Aujourd’hui, Jean Loh participe à de nombreux festivals de photographies en Chine et en Europe, contribue aux événements liés à la photographie documentaire en Chine, intervient comme conférencier et continue plus que jamais à soutenir les jeunes photographes chinois. «J’aime faire ce que je fais.» 

 

À voir
Lu Guang, Blood Wood, Beaugeste Gallery, Building 5 Studio 519, 210, Taikang Road Dapuqiao, Shanghai - Chine, tél : +86 21 6466 9012 www.beaugeste-gallery.com. Jusqu’au 23 février 2018.
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