Jean-Jacques Lebel, une liberté nommée poésie

Le 13 octobre 2020, par Christophe Averty

En présentant deux cents œuvres issues du fonds de dotation constitué par Jean-Jacques Lebel, le musée d’Arts de Nantes célèbre la démarche radicale d’un esthète. Reflets d’une vie dédiée à la force de l’art.

Jean-Jacques Lebel.
© Boris Conte

L’avant-garde naît d’une pensée libre. Elle sème l’espoir d’un possible avenir. Jean-Jacques Lebel, aussi pudique que frondeur, en sert et en incarne l’esprit. Depuis les an-nées 1950, empruntant des chemins inexplorés, suscitant d’inédits rapprochements, l’artiste-collecteur a réuni un corpus d’un millier d’œuvres liées par leur teneur subversive, leur puissance plastique, leur énergie, leur sentiment, en dépit de toute norme, hiérarchie ou convention. Ici valsent les étiquettes. Dadaïstes et surréalistes font révolte commune pour changer les règles et le jeu. La figure se fait plus abstraite. L’érotisme s’invite partout, du singulier « Monsieur K » de Victor Brauner – monstrueux avatar du père Ubu – à l’expressive gestuelle de Kazuo Shiraga. Et l’art dit brut s’affranchit des frontières qu’on lui a dessinées. Empreintes d’une essentielle alchimie, ces œuvres d’exception à l’impact permanent forment, depuis 2013, un fonds de dotation dont le musée nantais présente actuellement une cohérente et vibrante sélection intitulée « Archipel ».
Comme un long voyage
Car telle une poignée d’îles, ouverte à maints horizons, cet ensemble – ne l’appelons pas collection – réunit nombre de trésors que l’histoire et le marché de l’art ont trop souvent minorés, oubliés, voire écartés. Pour Jean-Jacques Lebel, ils résonnent avec la ville, sa mémoire, son histoire. « Les hasards de l’amitié m’ont mené au musée, dans cette ville où Breton a suivi, avant la Première Guerre mondiale, ses études de psychiatrie, là où le dadaïste Jacques Vaché vécut et mourut. C’est aussi dans sa banlieue, à Rezé, qu’est né le surréaliste Benjamin Perret. Et surtout n’oublions pas que la cité des ducs de Bretagne, comme Rochefort et Bordeaux, fut une capitale de la traite des esclaves noirs. Tout un inconscient refoulé, une somme de non-dits tapissent les façades des vieux immeubles. Les noms ne sont jamais neutres. En 2014, par exemple, nous avons exposé avec Alain Fleischer, au Hangar à Bananes, quai des Antilles, là où jadis les navires déchargeaient leurs “cargaisons”. Le génie des lieux semble habité d’esprits, au sens spirituel du terme. » Ainsi se lisent et se relient des êtres, des lieux, des œuvres comme autant de sentiers de mémoire, de pensée, de conscience. Dès lors, grâce à l’œil de leur amateur érudit et passionné, les encres telluriques de Victor Hugo éclairent les figures fantomatiques d’Henri Michaux. Un dialogue dense et souterrain vient unir l’architecture improbable et fascinante d’un « mandala » de Benjamin Lesage au trait halluciné de Picabia, au langage intérieur d’Antonin Artaud, aux sculptures abstraites d’Isabelle Waldberg, nourries des ancestraux peuples du monde. Car ce fonds s’attache à ce que transmettent les œuvres, explore dans leur plastique le discours qui les sous-tend, le doute et la vision qu’elles contiennent.


 

André Breton, Paul Éluard, Valentine Hugo, Nusch, Cadavre exquis, vers 1930, crayons de couleur sur papier noir, 31 x 23,5 cm, fonds de do
André Breton, Paul Éluard, Valentine Hugo, Nusch, Cadavre exquis, vers 1930, crayons de couleur sur papier noir, 31 23,5 cm, fonds de dotation Jean-Jacques Lebel.
© ADAGP, Paris, 2020

Genèse d’une émotion
Trois personnalités d’exception ont imprimé le rapport de Jean-Jacques Lebel à l’art et façonné son regard. Marcel Duchamp – dont son père, le critique d’art Robert Lebel, a publié la monographie de référence, bientôt rééditée dans la version anglaise de 1959 par la galerie Hauser & Wirth – a ancré en lui un goût du concept en rupture avec les traditions académiques. André Breton l’a initié aux forces de l’inconscient. Et la chanteuse Billie Holiday, qui incarne une liberté conquise au prix de fêlures profondes, a ouvert en lui une autre voie, celle d’une émotion faite art. « Ces trois rencontres n’ont pas seulement modelé mon œil ou ma relation à la création, elles ont influencé toute ma vie. Billie Holiday, par exemple, a transcendé dans son chant sa souffrance en œuvre. Elle s’y est consacrée toute sa vie et m’a servi d’exemple. Elle possède l’intensité majestueuse d’une femme brisée par le désespoir, le racisme, la drogue. J’ai connu dans ma vie d’autres Billie Holiday, du grand poète surréaliste Benjamin Perret, mon mentor, au collagiste Kurt Schwitters, tous deux morts dans la misère. » Avec l’humilité que procurent les expériences pleinement vécues, Jean-Jacques Lebel confie : « Je tiens le peu que je sais des conversations à bâtons rompus que j’ai pu avoir avec Gabrielle Buffet, Man Ray, Max Ernst, Simone Collinet, Michel Leiris… » C’est donc la parole, l’échange, le questionnement et le débat qui auraient motivé cet esthète pour proposer, au travers du fonds qu’il a constitué, un espace où les questions fondamentales peuvent être librement discutées.
Écouter ce que les œuvres disent
« Car je note aujourd’hui une grave confusion entre la valeur artistique et la valeur marchande. L’art n’est plus considéré pour son contenu poétique, émotionnel, artistique. Pour leur majorité, les gens achètent avec leurs oreilles et plus avec leurs yeux. Nous nous trouvons dans un monde où prime le rendement financier d’une œuvre et, à quelques exceptions près, son contenu en est gommé. C’est pourquoi le fonds ne présente les œuvres qu’en fonction de leur valeur inhérente. D’ailleurs en prenant conscience que l’art véhicule de la pensée, on le place déjà en dehors et au-delà du marché », ajoute-t-il. Cette approche, adoptée dès l’adolescence, explique son implication en tant qu’artiste dans une création que l’on ne peut transformer en marchandise, ni thésauriser, une action conquise dans l’éphémère, une expérience mentale et sensorielle à vivre : le happening. Cette conception du monde radicalement différente aura eu pour guides Marcel Duchamp, Mikhaïl Bakounine et Dada. Et c’est pourquoi, aujourd’hui, balayant d’un revers de main toute catégorie et embrassant toutes les disciplines, le fonds Jean-Jacques Lebel comprend des œuvres picturales et graphiques, des images fixes et animées, des sculptures et installations d’artistes connus ou inconnus, que son collecteur entend extraire et protéger des fluctuations arbitraires du marché en les rendant disponibles, accessibles mais inaliénables. Seule compte leur teneur qui constitue le socle d’une pensée collective à explorer. Ainsi, cet ensemble collégial, par son autonomie, s’offre en ferment d’esprit et d’esthétique critiques. « Il permettra à ceux qui y puiseront de multiplier les points de vue dans une remise en question permanente. C’est une démarche antidogmatique qui invite à ne jamais se substituer aux artistes et à découvrir bon nombre de ceux que le marché méprise », souligne-t-il. L’émotion à vif, l’artiste-collecteur espère intensément que les dialogues qu’il décèle et défend entre les œuvres se révèlent à ceux qu’il nomme les « regardeurs ».

 

Exposition « Archipel ». © Musée d’Arts de Nantes - C. Clos
Exposition « Archipel ».
© Musée d’Arts de Nantes - C. Clos

Un humanisme actif
Dans cet esprit, porté par son engagement, ce fonds de dotation célèbre la poésie dans sa grandeur et sa modestie. « Mon père m’a appris que dans l’univers de l’art et de la pensée, chacun est responsable de ses propres choix, de sa propre trajectoire. » Aussi, pour Jean-Jacques Lebel, la responsabilité des artistes, comme celle de tout citoyen et de tout être vivant, est de prendre conscience des enjeux qui s’annoncent. Sans pouvoir empêcher les bouleversements du monde, la poésie a prouvé sa force de résistance. Elle permet à l’espoir de perdurer, elle perpétue le souvenir. À l’instar du spleen baudelairien, elle porte toutes les défaites de l’humanité. S’excusant presque d’évoquer un souvenir personnel, il poursuit : « Un jour, sous la pluie, au mur des Fédérés, au Père-Lachaise, j’ai vu pleurer André Breton alors que quelqu’un entonnait Le Temps des cerises. J’ai vu ses larmes silencieuses, dignes, bouleversées. La poésie est cette mémoire, libre de toutes les grandes utopies. Et dans une œuvre d’art il reste quelque chose de ce bouleversement-là. Cela donne envie de vivre. » Et l’esthète de conclure : « J’aime le terme action-painting, j’y vois un jeu de mots. Car si l’art ne remplace pas l’action, il en fait partie. Ce n’est qu’un début… »

à voir
« Archipel », musée d’Arts de Nantes,
10, rue Georges-Clemenceau, Nantes (44), tél. : 02 51 17 45 00.
Jusqu’au 18 octobre 2020
www.museedartsdenantes.nantesmetropole.fr


à lire
Archipel, fonds de dotation Jean-Jacques Lebel, Silvana Editoriale, 30 €.
fondsdedotationjjlebel.org
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