Jean-Dominique Augarde

Le 22 mars 2018, par Vincent Noce

L’historien de l’art, expert et spécialiste des arts décoratifs, auteur de plusieurs ouvrages de référence, revient sur la fortune de l’horlogerie sous l’Ancien Régime. Une autre histoire du temps.

Juriste, historien et expert, Jean-Dominique Augarde est l’auteur de plusieurs publications de référence dans le domaine des arts décoratifs français, de Louis XIV à Napoléon Ier.
© Thomas Hudson

À quel période une horloge devient-elle une œuvre d’art ?
Un mouvement d’horlogerie peut déjà être une œuvre d’art. Souvent, le boîtier de la montre, la boîte de la pendule ou le cabinet de l’horloge forment un «accessoire» du mouvement qui en commande la forme. Voyez la grande pendule astronomique qui a donné son nom au «cabinet de la pendule» à Versailles. Le mouvement de Passemant fut conçu en premier et, par la suite, Louis XV ordonna la caisse à Jacques et Philippe Caffieri, qui fut à son tour tout aussi exceptionnelle.
Mais à quel moment voit-on apparaître des caisses précieuses et dans quelle mesure cette évolution a-t-elle pu être favorisée par les innovations techniques ?
Dès la seconde moitié du XVe siècle, on voit des mouvements d’horloge associés à des caisses qui peuvent même être en or, garnies de perles et de rubis pour Charles le Téméraire par exemple. Les premiers grands mouvements avec indication de celui des astres, eux, naissent à la fin du siècle. Au XVIe siècle, Paris, Blois, Augsbourg, Lyon et Genève deviennent de grands centres horlogers. La corporation parisienne est fondée dès 1544. Parallèlement, les boîtes deviennent plus sophistiquées. Elles laissent voir l’appareil d’horlogerie, les quatre faces présentant éventuellement quatre mouvements, de la Terre, de la Lune, etc. Les Allemands associent des mouvements d’horlogerie de plus en plus précis à des mécaniques donnant à voir des globes terrestres ou célestes. Malheureusement, en France, la plupart des boîtes de la Renaissance ont disparu. Les collections de François Ier et des Valois ont été éparpillées, il n’en reste que des traces écrites. Mais il s’était déjà développé à Paris ou dans la vallée de la Loire un artisanat produisant des boîtes extrêmement précieuses, peintes de fables, de scènes mythologiques ou religieuses, ou en cristal de roche.

André Charles Boulle, Pendule à Vénus, vers 1715, mouvement de Jacques III Thuret à Paris, bronze doré et bronze à patine brune, 90 x 55 x 43 cm, coll
André Charles Boulle, Pendule à Vénus, vers 1715, mouvement de Jacques III Thuret à Paris, bronze doré et bronze à patine brune, 90 x 55 x 43 cm, collection privée. © CRHME

À quel moment naissent les somptueuses grandes pendules de parquet ?
C’est grâce au pendule réglant, inventé par Huygens en Hollande en 1658-1659, que la pendule remplace l’horloge proprement dite. Un pendule de trois pieds, dans une grande horloge dite «de parquet», bat la seconde. Cette innovation se répand dans toute l’Europe. Très rapidement, on passe de menuiseries simples à des cabinets en marqueterie en laiton et écaille, agrémentés d’ornements en bronze doré. Les pendules à petit balancier seront infiniment plus nombreuses que celles de parquet, qui par définition étaient plus chères. Boulle innove en introduisant dans le décor des sculptures figuratives séparées. On a à l’esprit les pendules du Jour et de la Nuit, inspirées de Michel-Ange, ou encore celles à Vénus marine.
Ce mouvement est suivi par les régulateurs…
Cette expression est souvent improprement utilisée pour les pendules jusqu’au début du XVIIIe siècle. Il faut attendre les années 1720 pour voir l’apparition de ces mouvements indiquant en même temps le «temps vrai» et le «temps moyen». Ils vont aller de pair avec la fabrication des premières caisses exceptionnelles de «régulateur». C’est le cas de celle du comte de Toulouse, destinée à recevoir le mouvement de Lebon, présenté à l’Académie des Sciences en 1722, ou des créations de Cressent pour les mouvements à complication de Julien Le Roy, de Pierre Le Roy, de Nicolas Gourdain, Ferdinand Berthoud et François Duchesne, puis de celles de Jean-Pierre Latz pour Michel Stollenwerck, notamment pour les œuvres conservées à Dresde, Potsdam ou Cleveland.

 

Allemagne du Sud, horloge astronomique à quatre faces dont un astrolabe, vers 1610, laiton et bronze doré, 34,5 x 22,5 x 16,5 cm, collection privée.
Allemagne du Sud, horloge astronomique à quatre faces dont un astrolabe, vers 1610, laiton et bronze doré, 34,5 x 22,5 x 16,5 cm, collection privée. © CRHME

Quelles sont les autres grandes innovations du siècle?
Les questions capitales que se pose alors la recherche horlogère sont la précision et la miniaturisation. En ce qui concerne la précision, celle qui s’imposa était la détermination du temps en mer. Ainsi, les recherches sur les horloges marines, tant en France qu’en Angleterre, finalement menées à bien vers 1760, auront des répercussions sur toute la production. Dans les années 1770, Robert Robin va inventer le régulateur de cheminée, en parvenant à faire tenir des mécaniques complexes avec équation du temps et incluant d’autres fonctions, comme les signes du zodiaque  dans des boîtiers de quarante ou cinquante centimètres, grâce à l’invention du balancier à compensation. Pour beaucoup, ce sont des balanciers bimétalliques à grosses lentilles. Au XIXe siècle, ces éléments seront améliorés, mais ils demeurent fondamentalement les mêmes.

On entend souvent dire que la révocation de l’édit de Nantes expliquerait un déclin de la production française au profit de voisins comme la Suisse.
C’est totalement erroné. L’édit de Fontainebleau de 1685 n’a pas eu d’effet néfaste sur l’horlogerie en France. Dès 1686, Louis XIV accorda la liberté de circulation aux protestants étrangers. Quant aux artisans ayant quitté le royaume, ils ne se distinguèrent pas particulièrement ailleurs. Dans une ville comme Berlin, lorsque Frédéric II a voulu faire progresser l’horlogerie, il a été obligé de se tourner vers les Suisses, notamment de Neuchâtel, dont il était prince souverain. En revanche, on a vu des horlogers anglais, allemands ou suisses s’installer en France après la fin de la guerre de Succession, comme Henry Sully, Michel Stollenwerck ou Henri Enderlin. Les artisans protestants  dont de faux convertis  étaient nombreux à Paris. Le pouvoir a toujours refusé de céder aux pressions de la corporation en vue d’introduire une clause réservant la maîtrise aux catholiques. Sans la tolérance qui permit l’afflux de nombreux étrangers et provinciaux, Paris n’aurait pas été le grand centre horloger qu’il fut au XVIIe siècle. En principe, on ne devenait maître que si l’on avait accompli à Paris un apprentissage «régulier». Or, du 7 janvier 1744 au 30 janvier 1776 exactement, sur 438 réceptions de maîtres, 98 seulement ont été apprentis à Paris et 122 sont fils de maître. Les 218 autres, provinciaux ou étrangers, sont reçus à titre exceptionnel. Tous les rois se sont intéressés aux arts mécaniques, et à l’horlogerie en particulier. Louis XV a financé l’impression du Traité des horloges marines de Berthoud sur sa cassette personnelle, et il a toujours admis les horlogers à lui présenter ses inventions.

 

Jean-Pierre Latz et Michel Stollenwerck, régulateur de parquet, mouvement à complication et musique de Michel Stollenwerck, caisse de Jean-Pierre Latz
Jean-Pierre Latz et Michel Stollenwerck, régulateur de parquet, mouvement à complication et musique de Michel Stollenwerck, caisse de Jean-Pierre Latz, vers 1750, marqueterie de bois précieux et bronze doré, 280 x 79 x 43, collection privée. © CRHME

Comment expliquer alors que la Suisse et le Jura aient pu dominer au XXe siècle la production de montres ?
Pour les pendules, ce pays produisait ce qu’on appelait des «mouvements en blanc», en série si l’on veut, qui étaient envoyés à des finisseurs à Paris. Cette tradition se retrouvait autour de villes comme Dieppe ou Besançon, où ces pièces pouvaient être façonnées dans les campagnes, tout comme les métiers à tisser procuraient une activité complémentaire dans les fermes. C’est cette activité qui a formé le socle de la production ultérieure de montres ; la Suisse et Genève, notamment, se sont distinguées.
Comment se forme l’appariement des métiers ? Et qui alors est le maître d’œuvre ?
Il n’y a pas de règle absolue. Ce peut être l’amateur. Plus généralement, celui qui décide est celui qui va commercialiser la pendule, qu’il soit horloger, ébéniste, bronzier ou marchand mercier. Jean-Baptiste Baillon III, qui entend maîtriser sa production, possède des modèles particuliers de caisse, notamment à l’éléphant. Boulle fait très souvent appel aux horlogers du roi logés au Louvre, dont les Thuret et les Martinot. Berthoud, pour ses régulateurs de parquet, travaille avec Balthazar Lieutaud et Philippe Caffieri. Le phénomène se poursuit sous l’Empire : Ravrio ou Thomire vendent des caisses à des horlogers comme les Lepaute, Robin ou Raguet-Lépine, lesquels ne mentionnent jamais le nom du fabricant de la caisse. En revanche, les bronziers et doreurs recourent à un seul fournisseur de mouvement. Alors oui, on voit se former des couples, comme Thomire et Moinet l’Aîné, Galle et Thomas ou encore Ravrio et Mesnil…

 

À lire
Jean-Dominique Augarde, 
Les Ouvriers du Temps. La pendule à Paris 
de Louis XIV à Napoléon Ier

Genève, Reinier Plomp, 1996 ; 

Early French Pendulum Clocks, 1658-1700, Colofon, 2009 ; 

Huygens’ Legagy : The Golden Age 
of the Pendulum Clock
, Casteltown, 2004 

et Die deutsche Räderuhr
Klaus Maurice, 1976. 
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne