Jean-Claude Carrière, le prince du Mahâbhârata

Le 09 février 2021, par Sylvain Alliod

À l'occasion du décès de Jean-Claude Carrière survenu le 8 février, nous republions une interview réalisée en 2010 pour un hors-série de La Gazette Drouot sur l'art asiatique réalisé en collaboration avec le musée Guimet.
 

Jean-Claude Carrière
© Pascal Gros

Jean-Claude Carrière cumule plusieurs vies en une. À la fois scénariste, dramaturge, écrivain, parolier, metteur en scène et acteur, c’est aussi un fin connaisseur de l’Inde. Après avoir adapté Le Général de l’armée morte, L’Insoutenable Légèreté de l’être ou Les Liaisons dangereuses, il s’est attaqué à un monument de la littérature mondiale, le Mahâbhârata. Il en est aujourd’hui l’un des meilleurs connaisseurs au monde.

Comment avez-vous découvert l’Inde ?
Mon intérêt pour l’Inde date du début des années 1970, grâce à un projet avec Peter Brook d’adapter au théâtre et ensuite à l’écran le Mahâbhârata, le plus grand poème épique indien et même l’une des plus grandes œuvres littéraires jamais écrites. Nous avons travaillé onze ans sur ce monument, qui représente quinze fois la Bible. La lecture de différentes versions nous a déjà demandé deux ans. Nous sommes ensuite allés en Inde une bonne trentaine de fois. Nous nous sommes d’abord intéressés aux troupes qui le jouaient, en allant d’un État à l’autre pour embrasser la diversité des écoles théâtrales, cela afin de voir comment le Mahâbhârata était aujourd’hui représenté au vrai sens du mot, « rendre présent ». Nous avons alors pris conscience que pour l’adapter, il fallait s’intéresser à toutes les formes artistiques locales, y compris les plus populaires. Cela a pris du temps…

Quelle est la place du Mahâbhârata dans la civilisation indienne ?
Avec quelques autres récits, comme le Râmâyana, il constitue le ciment de l’Inde. L’imaginaire commun formé par la mythologie, les contes ainsi que les légendes sacrées et quelquefois humaines, explique à mon sens la permanence dans le temps de cette civilisation vieille de cinq mille ans. Il ne faut pas oublier que c’est le seul pays au monde à être passé brutalement d’un régime colonial à une vraie démocratie. Cela dans un système fédéral, avec des États extrêmement différents, plusieurs dizaines de langues officielles, trois mille dialectes, des coutumes et des religions très diverses. On oublie que soixante millions d’Indiens sont des peuples tribaux vivant dans les forêts et les montagnes de manière très primitive. Ils se trouvent à des centaines de kilomètres les uns des autres, ne parlent pas les mêmes dialectes et, pourtant, ils racontent les mêmes histoires.

Le Mahâbhârata, comme tous les grands poèmes épiques, est un poème de l’oubli

Et dans la société indienne moderne ?
Le Mahâbhârata est le miroir profond et complet du pays. Il est partout, même sur les trottoirs, sous forme de bandes dessinées. Comme il s’agit d’une bataille familiale sanglante entre deux groupes de cousins, c’est un livre qu’on ne fait pas entrer dans la maison, on le laisse au garage, au jardin, au bureau… On ne donnerait jamais à un enfant le prénom de certains personnages, qui, malgré leurs qualités, sont maudits. Pour ce pays comptant parmi les puissances nucléaires, le Mahâbhârata établit un rapport entre la réalité scientifique et le rêve ancien, car une arme de destruction massive y existe. Elle s’appelle Pashupata et peut détruire toute vie dans l’univers. Sur les champs de bataille, même les herbes tremblent de peur.

Existe-t-il en Occident un récit équivalent ?
Non, nous n’avons rien de comparable. Il faudrait remonter au moins jusqu’à l’Énéide et, plus encore, jusqu’aux poèmes homériques, auxquels il serait nécessaire de joindre une partie sacrée, la Bhagavad-Gîtâ, sans doute le texte religieux le plus connu et le plus beau de tout l’Orient. De plus, le Mahâbhârata et, moins complexe, le Râmâyana, constituent deux immenses poèmes qui sont des œuvres d’art totales, au sens où ils sont tout à la fois d’un grand niveau littéraire et très populaires.

Finalement, quelle leçon retenir du Mahâbhârata ?
Ce poème est très sûr de lui. Il dit que tout ce qui s’y trouve est autre part et que ce qui n’y est pas est nulle part. Comme tous les grands poèmes épiques, c’est un poème de l’oubli. Les héros, des demi-dieux, perdent de vue leur origine divine pour se trouver plongés au cœur des problèmes terrestres, rivalité,  possession, domination… Il a un but précis, indiqué par le narrateur, celui d’inscrire le dharma dans le cœur des hommes. Le dharma est un concept intraduisible. Il est à la fois la voie droite pour chacun de nous et l’ordre cosmique de l’univers. Cet ordre dépend de nous. Si nous continuons à dérégler les choses, tout ira très mal, y compris dans les étoiles. Ce poème vous emmène au bord des grands mystères humains. Il atteint les sommets des sentiments et même de la pensée, tout en étant impitoyable, sans idéalisme. D’ailleurs, les Indiens sont très concrets. Ils fuient comme la peste l’idéalisme, qui est notre baudruche.   

Jean-claude Carrière
en 5 dates
1931    
Naissance, dans l’Hérault
1985    Première du Mahâbhârata au festival d’Avignon
1986    
Préside, pour dix ans, la Fémis
1993    Première rencontre avec le dalaï-lama
2001   Publie son Dictionnaire amoureux de l’Inde.
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