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Jean Blaise, l’agitateur culturel met le cap au Havre

Publié le , par Annick Colonna-Césari

À l’occasion du 500e anniversaire de la ville, l’édile du Havre – aujourd’hui Premier ministre – a confié à l’illustre Nantais la charge de célébrer l’événement par de multiples manifestations artistiques.

© S. Bellanger Jean Blaise, l’agitateur culturel met le cap au Havre
© S. Bellanger

On vous connaît comme le grand ordonnateur de la vie artistique à Nantes et l’inventeur des Nuits Blanches à Paris. Vous voilà chargé à présent d’orchestrer les manifestations havraises. Quelle mission vous a-t-on confié ?
Celle de réveiller la ville. En 2011, Édouard Philippe, son maire, fraîchement élu, m’avait sollicité pour clôturer des Assises régionales de la Culture, organisées à son initiative. Nous nous sommes rencontrés à cette occasion, et nous avons parlé de l’expérience nantaise. Plus tard, il est venu sur place se rendre compte. C’est lors de cette visite qu’il m’a informé de son projet de célébration pour 2017. Plutôt que de ressasser le passé, il souhaitait faire swinguer sa ville, susciter le désir de la découvrir. Car même si la réputation du Havre s’est améliorée depuis 2005, date de l’inscription de l’architecture d’Auguste Perret au patrimoine mondial de l’humanité, elle conserve l’image d’une cité industrielle et non touristique. Et pourtant, elle est magnifique, avec ses immeubles imposants, ses avenues aérées, ses panoramas plongeants sur la mer et son horizon traversé par les porte-containers, baignée dans cette lumière, qui n’est pas un cliché. On comprend pourquoi les peintres sont venus y poser leur chevalet. Aujourd’hui, les artistes sont invités à révéler sa beauté.
Des œuvres ont ainsi été déployées dans l’espace public. Comment avez-vous procédé ?
Les choses se sont passées progressivement. J’ai d’abord discuté avec les acteurs culturels du Havre et je me suis imprégné des lieux. Certains, en raison de leur ambiance ou de leur histoire, me sont apparus susceptibles de recevoir des œuvres. J’ai ensuite réfléchi aux artistes capables de se les approprier. La rue de Paris est l’un des premiers sites que j’ai repérés. Bordée d’arcades évoquant la rue de Rivoli, elle a connu son heure de gloire. Tout le monde l’empruntait, lorsque les bateaux accostaient à son extrémité, quai Southampton, où Monet aimait peindre. Mais désormais, les navires s’arrêtent de l’autre côté du bassin et la vie déserte cette avenue à mesure qu’on avance vers la mer. J’ai pensé qu’il fallait installer là une œuvre, qui se voit de loin. Patrick Lebret, directeur du Portique, centre d’art contemporain, m’a suggéré le nom d’un plasticien, Vincent Ganivet, qu’il voulait exposer lors de l’anniversaire. Ce dernier a eu l’idée d’utiliser des matériaux locaux, les containers, pour ériger deux spectaculaires arches de 27 mètres. On ne sait pas si elles seront ou non pérennes. Elles sont tellement envahissantes que je ne me sens pas autorisé à en décider. Ce sera aux élus et aux habitants de le faire. Ici se pose la question de l’intrusion de l’art dans l’espace public. Mais cette œuvre pourrait, selon moi, devenir la tour Eiffel du Havre.

 

Karel Martens, Couleurs sur la plage, les traditionnelles cabanes du front de mer ont été peintes à partir d’un algorithme. © Karel Martens/Adagp, Par
Karel Martens, Couleurs sur la plage, les traditionnelles cabanes du front de mer ont été peintes à partir d’un algorithme.
© Karel Martens/Adagp, Paris 2017

Vous avez donc passé commande à des artistes…
Ils sont sept en tout. Stéphane Thidet a réanimé le Bassin du Commerce, non loin du Volcan construit par Oscar Niemeyer. Deux jets d’eau, de 30 mètres d’envergure chacun, se déclenchent toutes les heures pendant dix minutes et le traversent en se percutant. Cette œuvre restera, tout comme la pièce que le designer Alexandre Moronnoz a proposée pour Caucriauville, un quartier populaire situé sur les hauteurs du Havre. Il y a là, au bout d’une promenade engazonnée, un endroit béni des dieux, doté d’un point de vue époustouflant. Au fil de discussions avec les habitants, j’ai compris qu’il manquait un espace de convivialité. Ce qu’Alexandre Moronnoz a réalisé, en imaginant une parabole futuriste en bois de 15 mètres de diamètre, sur laquelle on peut grimper et s’asseoir, s’allonger, pique-niquer. Cependant, les interventions d’artistes ne doivent pas faire oublier les événements prévus pour célébrer l’anniversaire, au Portique, au Fort de Tourneville ou au MuMa, qui accueille Pierre et Gilles (voir «Portrait», pp. 140). L’enjeu global est de dynamiser l’image de la ville, de contribuer à sa transformation, afin de créer de l’attractivité, à court, moyen et long terme. L’objectif n’est pas seulement de séduire les touristes, mais aussi de donner envie aux étudiants d’y venir et aux entrepreneurs de s’y installer. Bref, de combiner attrait culturel et dimension économique. Beaucoup de métropoles tentent de nos jours de résoudre cette équation.
L’opération havraise est-elle comparable à celle que vous avez menée à Nantes ?
L’approche est différente. Car l’expérience nantaise représente un travail de longue haleine, au début très intuitif. En 1982, j’avais reçu la mission d’ouvrir une maison de la culture dans cette ville, alors en pleine sinistrose. Le projet a avorté parce que la municipalité a changé de bord politique. Une partie de mon équipe est demeurée à mes côtés et avec elle, soutenus par Jean-Marc Ayrault, élu maire en 1989, nous avons créé le festival des Allumées, ancêtre des Nuits Blanches, ou encore aménagé, dans l’ancienne biscuiterie Lu, le Lieu Unique, centre multidisciplinaire, véritable lieu de vie, avec son restaurant, sa librairie, sa crèche et son hammam. Puis, en 2005, Jean-Marc Ayrault et Joël-Guy Batteux, maire de Saint-Nazaire, m’ont demandé de concevoir une manifestation pour la métropole. Ce qui unissait les deux cités, c’était la Loire. De là est née la Biennale d’art contemporain «Estuaire». Durant les trois éditions que nous avions programmées, de 2007 à 2012, nous avons passé commande à des artistes, et il existe maintenant un parcours, composé d’une trentaine d’œuvres réparties sur une douzaine de communes, sur les deux rives de l’estuaire.

 

Vincent Ganivet, Catène de containers, deux arches spectaculaires, quai Southampton. © Studio Louis Morgan-vincentganivet.fr/Adagp, Paris 2017
Vincent Ganivet, Catène de containers, deux arches spectaculaires, quai Southampton.
© Studio Louis Morgan-vincentganivet.fr/Adagp, Paris 2017

Allez-vous poursuivre votre action au Havre, une fois les célébrations achevées ?
Cela me sera impossible, ayant la lourde tâche de diriger «Voyage à Nantes», une structure de 300 salariés, qui développe depuis 2012, la stratégie touristique de la ville, c’est-à-dire qui assure, outre l’entretien et l’animation de la collection d’art contemporain, la gestion de sites tels que le château des Ducs de Bretagne ou des Machines de l’Ile. J’espère que les élus havrais, eux, continueront, sur leur lancée, à donner des signes de créativité. J’ai eu en tout cas l’impression, pendant le montage de l’opération, qu’ils prenaient conscience de la nécessité de poursuivre. Les enjeux de l’art dans l’espace public sont multiples. Parce qu’il touche tout le monde, il permet une démocratisation que ni les musées ni les scènes nationales n’ont réussi à mettre en place. À condition évidemment de prévoir un accompagnement pédagogique. À Nantes, nos initiatives ont d’abord été très attaquées. Nous avons dû expliquer que l’art contemporain n’était pas affaire de décor mais visait à interroger, perturber, émouvoir. Malgré les polémiques, un souffle nouveau s’est diffusé, et les professionnels du tourisme ont constaté les retombées économiques. En six ans, la fréquentation estivale a doublé. En 2016, la ville a enregistré la plus forte progression du taux d’occupation des hôtels en France. J’ai tout de même un projet qui s’inscrit dans cette continuité. Je souhaiterais faire le «Voyage en France»… 
Sur le modèle du «Voyage à Nantes» ?
Oui, mais le principe serait étendu aux différentes régions. Il s’agit, toujours par des interventions artistiques, de redécouvrir des territoires par le biais de leur patrimoine, quel qu’il soit, monuments ou châteaux, sites industriels ou paysages. Le repérage avait failli démarrer lorsque Jean-Marc Ayrault était Premier ministre. Aujourd’hui, une région est intéressée par l’aventure. Ce qui est passionnant, avec l’art dans l’espace public, c’est que nous ne sommes pas dans le discours. Nous nous confrontons à la réalité.

JEAN BLAISE
EN 6 DATES
1951
Naît à Alger
1990
Crée le Festival des Allumées à Nantes
2000-2010
Dirige le Lieu unique, à Nantes
2002
Directeur artistique de la première Nuit Blanche, à Paris
2007
Lance la Biennale d’art contemporain «Estuaire», à Nantes
2011
Initie le «Voyage à Nantes»
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